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Full text of "Les lettres de Madame de Grignan"

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LES LETTRES 



MADAME DE GR1GNAN 



TIRÉ 

à quatre cents exemplaires (ij 



(i) L'Auteur se réserve le droit de réimpression. 



LES LETTRES 



DE 



MADAME DE GRIGMN 



M. PAUL JANET 

Membre de l'Institut 




PARIS 
ISIDORE LISEUX, ÉDITEUR 

PASSAGE CHOISEUL, N° 19 
1888 



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k5ll79H 



LES LETTRES 



DE 



MADAME DE GRIGNAN 




es vacances sont le temps des longues 
lectures, des lectures libres et variées, 
qui, sans trop éloigner de l'étude, 
devenue une habitude impérieuse 
avec l'âge, procurent cependant le repos par la 
diversion. Sainte-Beuve disait que, si vous voulez 
connaître vraiment M me de Sêvigné, il faut avoir 
deux mois de loisir à la campagne, lire alors ces 
lettres charmantes d'un bout à l'autre, sans en 
passer une seule, et tous les jours quelques-unes. 



2 LES LETTRES 

Peu à peu vous entrez dans les sentiments de celle 
qui les a écrites; vous pensez, vous aimez, vous 
pleurez avec elle; toute sa société vous devient 
familière ; vous prenez part aux conversations, aux 
petites médisances, aux racontages de la cour, 
comme si vous en étiez; vous ne laissez échapper 
aucun trait d'esprit, aucun trait de génie : c'est 
une amie, c'est une parente; il semble que, de 
retour à Paris, vous allez la rencontrer et causer 
avec elle. Ceux qui ont lu M me de Sévigné de cette 
manière ne se demandent plus si elle a aimé sa 
fille, si elle a écrit pour être imprimée, si elle est 
une écoliére de Voiture, comme on l'a dit. Ces 
assertions légères sont la preuve infaillible que l'on 
n'a pas lu ce dont on parle, que l'on ne connaît 
que la lettre sur le mariage de Mademoiselle, ou 
sur la mort de Turenne, comme ceux qui n'ont 
jamais lu de Buffon que la phrase sur le cheval. 
Les longues lectures demandent de longs loisirs : 
ce n'est que pendant les vacances que l'on peut 
lire Saint-Simon, Clarisse Harlowe, la Correspon- 
dance de Grimm : je n'ose pas dire la Correspondance 
de Voltaire, car j'avoue, à ma honte, qu'elle m'a 
toujours ennuyé. Que de livres avons-nous lus de 
cette manière, sans trop distinguer le bon et le 
mauvais et en ne cherchant que ce qui nous 
amuse : histoire et littérature, mémoires, corres- 
pondances, voyages, romans et comédies, mais 



DE MADAME DE GRIGNAN 3 

surtout rien de contemporain, car le contemporain 
ramène toujours plus ou moins de trouble et com- 
promet la paix de la solitude et des bois. Le passé, 
en effet, a quelque chose de calmant, et c'est le 
calme que nous demandons surtout à la campagne 
et aux loisirs des vacances. 

Parmi les lectures récentes que nous avons faites 
de cette manière, l'une des plus intéressantes et des 
plus piquantes a été la lecture des Lettres de M me de 
Grignan. Eh quoi! dira-t-on, avez-vous retrouvé 
ces lettres à sa mère, dont on n'a jamais vu une 
seule? Comme l'heureux M. Capmas, auriez-vous 
mis la main sur un manuscrit inconnu de M me de 
Sévigné contenant les lettres de sa fille? L'altiére 
comtesse aurait-elle caché quelque part ces lettres 
mystérieuses, afin qu'un jour on pût les découvrir 
et les remettre à côté de celles de sa mère ? Non ; 
elles sont perdues, et, selon toute apparence, irré- 
vocablement perdues. Elles existaient encore ce- 
pendant, nous le savons, au commencement du 
xvin e siècle. Elles ont été entre les mains du 
chevalier Perrin, le premier éditeur de M me de 
Sévigné. Il les tenait de M me de Simiane, fille de 
M me de Grignan, qui les lui avait confiées avec 
celles de sa grand'mére. Malheureusement les 
tracas qu'avait causés à M me de Simiane la publica- 
tion du chevalier Perrin, les réclamations de 
toutes parts qui vinrent l'assaillir la découra- 



4 LES LETTRES 

gèrent ; elle refusa de pousser plus loin les commu- 
nications et elle redemanda les lettres de sa mère. 
Tout porte à croire qu'elle les a détruites (i), pour 
échapper aux inconvénients d'une indiscrétion pos- 
sible et d'une publication prématurée. 

Cette résolution est infiniment regrettable pour 
la postérité, et peut-être aussi pour M me de Grignan 
elle-même; nous pensons qu'il y a eu là un mau- 
vais calcul. Sans doute, M me de Grignan n'eût pas 
égalé la gloire de sa mère, mais elle l'eût par- 
tagée. Elles eussent été inséparables dans la posté- 
rité. La comparaison d'ailleurs ne peut être évitée; 
seulement elle a lieu sans preuves et sans pièces, 
et la comtesse est condamnée par défaut. Nul 
doute que ces lettres supprimées n'eussent plus de 
mérite que M me de Grignan ne le disait elle-même. 
Sans avoir l'agrément ni la rare éloquence des let- 
tres maternelles, elles devaient avoir leur originalité 
et leur prix. 

Et cependant nous avons voulu lire et nous 



(i) Dans la première publication de ces pages, nous avions 
supposé à tort que c'était M mc de Grignan elle-même qui 
avait détruit ces lettres par la crainte d'une comparaison 
avec celles de sa mère. Cette supposition injuste à l'égard 
de M me de Grignan est démentie par des témoignages pré- 
cis qui nous avaient échappé. (Voir l'édition des Grands 
écrivains de la France, tom. XII, p. 14.) 



DE MADAME DE GRIGNAN 5 

avons lu les lettres de M me de Grignan, du moins 
ce qui en reste, et il en reste beaucoup plus qu'on 
ne serait tenté de le croire. Nous les avons lues où 
elles sont encore, c'est-à-dire dans les lettres de 
M me de Sévigné. Toute correspondance suppose 
toujours deux auteurs qui se répondent l'un à 
l'autre. Ici surtout, nous avons affaire à une mère 
curieuse et -amoureuse de l'esprit de sa fille, et 
lui rappelant sans cesse tout ce que celle-ci lui 
écrivait d'aimable et de charmant. Il est vrai que ce 
sont la plupart du temps des allusions plus que des 
citations, et que la curiosité est plutôt excitée que 
satisfaite. Mais les citations n'y manquent pas; les 
analyses sont souvent claires et précises, et combien 
d'auteurs anciens dont nous n'avons pas de frag- 
ments plus complets et plus exacts ! Ce sont donc 
les Fragmenta de M ms de Grignan que nous nous 
proposons de rassembler; et, à l'aide de ces 
fragments, nous essaierons de restituer et de recon- 
struire la correspondance détruite. 

Après tout, lors même qu'on ne verrait dans ce 
prétendu travail d'érudition et de reconstruction 
qu'un prétexte pour repasser d'un bout à l'autre et 
résumer à un point de vue nouveau la correspon- 
dance de « la délicieuse marquise », comme l'appe- 
lait Walpole, on nous pardonnera ce détour. Si 
nous n'avons pas la comtesse de Grignan elle- 
même, nous l'aurons traduite et peut-être embellie 



6 LES LETTRES DE MADAME DE GRIGNAN 

par M me de Sévigné, et peut-être cela vaudra-t-il 
mieux encore. 

Inutile de dire que nous avons recueilli tous nos 
textes dans la collection des Grands Écrivains de la 
France de M. Ad. Régnier (i), c'est-à-dire dans l'édi- 
tion de M. de Montmerqué, en utilisant la publi- 
cation particulière des Lettres inédites découvertes 
par M. Capmas. Une table incomparable, où un tel 
travail était en quelque sorte fait d'avance, une 
notice excellente de M.. Paul Mesnard, qui, en 
éclaircissant dans le dernier détail la biographie de 
M me de Sévigné, nous fait suivre en même temps 
année par année celle de sa fille; des notes d'une 
érudition prodigieuse, un texte excellent, ou du 
moins aussi parfait qu'il pouvait être avec les ma- 
nuscrits que M. de Montmerqué avait entre les 
mains, c'étaient là des matériaux que nous ne 
pouvions nous dispenser de consulter. Sans doute, 
pour lire M me de Sévigné dans les bois, il faut une 
édition plus portative; mais, pour parler d'elle avec 
autorité et la citer avec exactitude, il n'y a plus 
aujourd'hui d'autre source que celle-là. 



(i) Publiée par la librairie Hachette. 



PREMIÈRE PARTIE 



1 67 1 — 167 




e serait une erreur de croire qu'il ne 
nous reste absolument aucune lettre 
de M me de Grignan. De ses lettres à sa 
mère, aucune, à la vérité; mais nous 
en avons un certain nombre d'autres, une vingtaine 
à peu près, dont quelques-unes à son mari, deux à 
sa fille, avec des fragments, plusieurs à des amis, et 
enfin quelques lettres d'affaires (1). Ces débris 



; (i) Voir surtout le t. x des Lettres de M mc de Sévigné. 
(Édition Régnier). 



8 LES LETTRES 

peuvent nous donner quelque idée de ce qu'ont dû 
être les lettres de M me de Grignan, non complète- 
ment toutefois, car nulle femme n'écrit à sa mère 
comme elle écrit à sa fille, à son mari et à ses 
amis. 

Nous n'avons qu'une lettre de M me de Grignan 
avant son mariage, lorsqu'elle était encore M lle de 
Sévigné. C'était l'époque où elle brillait de son 
plus grand éclat, où elle désespérait les cœurs par 
sa « tigrerie (i) », où on l'appelait « la belle 
lionne », où enfin La Fontaine lui dédiait la jolie 
fable du Lion amoureux et l'appelait « toute belle, 
à l'indifférence prés ». Elle dansait aux ballets de 
la cour; l'on crut un instant qu'elle avait attiré les 
regards du roi, et le triste Bussy-Rabutin ne se 
gênait pas pour regretter que le roi n'eût pas pris 
une maîtresse dans sa famille. Le billet que nous 
avons de cette époque ne reflète aucune de ces 
impressions : ce n'est qu'un billet de bel esprit, un 
peu froid et contourné, mais agréable, à l'adresse 
de l'abbé Le Tellier, le frère de Louvois. Celui-ci, 
parti pour l'Italie, avait menacé M Ile de Sévigné 
d'avoir la hardiesse de lui écrire ; mais il n'en avait 
rien fait. C'est la jeune fille qui est obligée de faire 
les avances, et l'on devine les délicatesses que ce 



(i) Une des devises inscrites sur les arbres des Rochers 
était celle-ci : Oh! que j'aime la tigrerie! 



DE MADAME DE GRIGNAX 9 

rôle peut provoquer: «J'étais accoutumée», dit-elle, 
« à la liberté que vous deviez prendre de m'écrire, et 
je ne saurais m'accoutumer à celle que vous prenez 
de m'oublier. » Elle ne veut pas mettre ses intérêts 
entre les mains de M me de Coulanges : « Il ne faut 
point confondre tant de merveilles, et je ne pren- 
drai point de chemins détournés pour me mettre 
au nombre de vos amis. » On voit que nous avons 
affaire à une élève de l'hôtel de Rambouillet, où l'on 
jouait à la galanterie, même avec les abbés. 

Nous la voyons ensuite, au moment de son 
mariage, en picoterie avec Bussy-Rabutin, le cousin 
et l'ami si indélicat de sa mère. La question était 
de savoir lequel des deux écrirait le premier à 
l'autre, de M. de Grignan ou de Bussy : l'un pour 
annoncer le mariage, ou l'autre pour l'en féliciter. 
Chacun faisait valoir ses droits. Les deux dames, 
la mère et la fille, écrivirent chacune de leur côté 
pour justifier et défendre M. de Grignan. Il est 
curieux de comparer les deux styles et de voir 
comment l'une et l'autre plaident la même affaire : 
d'un côté, la bonté et la bonne grâce de M m * de 
Sévigné, qui tourne tout en riant et qui cherche à 
adoucir les choses en s'adressant à l'amitié; de 
l'autre, la raideur de M me de Grignan, soutenant 
les prétentions de son mari, si d'accord avec la 
fierté naturelle de sa propre humeur. Voici le mot 
de M me de Sévigné : « M me de Grignan vous écrit 



10 LES LETTRES 

pour monsieur son époux. Il jure qu'il ne vous 
écrira point sottement, comme tous les maris ont 
accoutumé de faire à tous les parens de leur épousée . 

11 veut que ce soit vous qui lui fassiez vos compli- 
mens sur l'inconcevable bonheur qu'il a de possé- 
der M me de Grignan. Comme il dit tout cela fort 
plaisamment et d'un bon ton, et qu'il vous aime et 
vous estime, je vous prie, comte, de lui écrire une 
lettre badine, comme vous savez si bien faire; vous 
me ferez plaisir à moi, que vous aimez. » On voit 
que la charmante marquise essaie de dorer la pilule. 
La comtesse ne fait pas tant de façons : « M. de 
Grignan ne vous a point écrit; et, bien loin de 
comprendre qu'il dût commencer, il a trouvé très 
mauvais que vous n'ayez pas daigné lui faire com- 
pliment, parce qu'il s'est trouvé si heureux, qu'il 
croyait tout le monde obligé de le féliciter. Voilà 
des raisons; et je suis assez vaine pour être bien 
aise de vous le dire moi-même. » Bussy, en rece- 
vant ces deux billets, ne paraît pas y avoir vu de 
différence. Les chatteries de M me de Sévigné ne le 
touchèrent pas ; et il traite, saris façon, ces deux 
lettres de « fort aigres » et de « ridicules ». 

Nous avons plusieurs lettres de M me de Grignan 
à son mari; et ces lettres suffisent pour donner 
l'impression fidèle, nous le croyons, des rapports 
qui ont existé entre les deux époux. Il ne faut s'y 
attendre à rien qui ressemble à de l'amour. Un 



DE MADAME DE GRIGNAN II 

homme d'un âge mûr, et deux fois veuf, avec de 
grandes filles, n'était pas précisément un héros de 
roman et n'avait rien qui pût parler bien vivement 
à l'imagination d'une jeune femme belle et bril- 
lante. D'ailleurs, M me de Grignan ne paraît pas 
avoir eu plus que sa mère l'âme tournée à la passion 
de l'amour. Le dérivatif que M me de Sévigné trouvait 
dans l'amour maternel, M me de Grignan le rencon- 
tra dans l'amour du pouvoir et des grandeurs. 
Mais, à défaut de passion, on découvre, dans les 
quelques lettres que nous possédons, un ton 
d'amitié et même de cordialité vive et franche qui 
rassure et qui satisfait. C'était, après tout, un bon 
ménage. « Je vous embrasse de tout mon cœur, 
mon cher comte ; je suis à vous avec toute la ten- 
dresse possible. Je vous conjure d'en être bien 
persuadé et de ne point changer l'opinion que 
vous avez d'avoir à vous une si jolie personne. Je 
voudrois être aussi jolie comme il est sûr que je 
suis à vous. » Elle plaisantait agréablement sur 
leurs galanteries réciproques : « Je sais que vous 
avez le meilleur goût du monde et que vous verrez 
d'aussi jolies femmes que je verrai de jolis hommes; 
nous aurons là, le soir, de jolies relations à faire de 
nos journées. » En réponse sans doute à quelques 
légèretés conjugales, elle répondait sans trop de 
façons : « Vous m'avez mandé mille folies que 
j'écoute sans y vouloir répondre présentement. 



12 LES LETTRES 

Vous pouvez penser que je prendrai mieux mon 
temps, afin de ne scandaliser personne. » Même de 
loin, M me de Grignan conservait le gouvernement 
de la maison; on devine la femme de tête et d'au- 
torité à un ton de commandement qui s'impose 
même au mari : « Il est vrai que votre maison n'a 
jamais été mieux réglée. Témoignez à vos gens que 
vous en êtes content et que vous voulez qu'ils conti- 
nuent. N'augmentez point les appointemensd'Anfossi 
(l'intendant). Laissez-moi le soin des gratifications ; 
il sera content et vous n'y perdrez rien. Je suis 
fort satisfaite de ce garçon-là. J'ai fait écrire 
Bonrepos pour la réponse du palais et pour le franc- 
salé. Je pense que vous devez être satisfait sur 
l'une et sur l'autre affaire. Je ne vous mènerai donc 
point de maître d'hôtel : vous êtes content de tout; 
c'est assez. » Quelques récits de cour, quelques 
bavardages bien tournés, voilà ce que l'on trouve 
encore dans les lettres de M me de Grignan à son 
mari. 

Il est curieux de comparer les lettres de M me de 
Grignan à sa fille avec celles que sa mère lui écri- 
vait à elle-même; mais elles sont trop peu nom- 
breuses pour pouvoir donner des résultats bien 
rigoureux. Cependant quelle différence de ton! 
Que nous sommes loin de cette expansion, de cet 
abandon, de cette douceur et de cette tendresse 
dont témoigne chaque lettre de M me de Sévigné ! 



DE MADAME DE GRIGNAN 15 

Ici, l'amour maternel semble froid et compassé : 
« Je suis bien touchée de vos sentimens, » écrit-elle, 
« et de pouvoir faire votre joie et votre peine par la 
manière dont je vivrai avec vous; je n'en saurais 
changer quand votre cœur fera son devoir : c'est 
lui qui est ma règle et qui détermine mes démons- 
trations. Vous êtes devenue si raisonnable que je 
puis vous répondre de moi, parce que je me 
réponds de vous. » Cette antithèse si savante est- 
elle une parole du cœur ? Est-il dans la nature des 
choses que l'amour maternel se règle, dans ses 
démonstrations, sur celles de l'amour filial? Cepen- 
dant les lettres de M me de Grignan à sa fille n'étaient 
pas toujours d'un ton aussi sévère et d'une ten- 
dresse si parcimonieuse. Quelquefois» elle s'aban- 
donnait et daignait causer d'une manière vive et 
piquante. A son tour, elle était à Paris, tandis que 
sa fille restait en Provence, et elle lui écrivait, 
comme autrefois sa mère, des nouvelles de la cour. 
Elle laisse alors éclater ce talent de narration que 
M me de Sévigné admire souvent, et dont il nous 
reste si peu de traces. Elle assiste à la toilette de la 
duchesse de Bourgogne, alors presque enfant 
encore, et elle décrit ce tableau avec un brio, une 
couleur, un mouvement tout à fait charmant: 
Votre princesse, écrit-elle, a le plus joli, le plus 
brillant, le plus aimable petit minois ; un esprit fin, 
amusant, badin au dernier point. Rien n'est plus 



14 LES LETTRES 

plaisant que d'assister à sa toilette et de la voir se 
coiffer et manger un pain au pôt ; elle se frise et se 
poudre elle-même; elle mange en même temps; 
les mêmes doigts tiennent alternativement la houppe 
et le pain au pôt; elle mange sa poudre et graisse 
ses cheveux; le tout ensemble fait un fort bon 
déjeuner et une charmante coiffure. » Voilà pour 
la duchesse de Bourgogne. Voici maintenant le 
pendant; c'est le portrait de la duchesse de 
Bourbon. On dirait un tableau de Boucher : « La 
chambre est parfumée; c'est l'air de Vénus qui 
descend des cieux, accompagnée des grâces qu'une 
divinité pourrait avoir dans le commerce des 
mortels ; sa beauté n'a jamais été dans un si haut 
degré de perfection. Avouez que la princesse de 
votre mère (i) pourrait bien être celle de tout le 
monde. » N'y a-t-il pas là un reflet de l'imagination 
maternelle, et n'avons-nous pas le droit de regretter 
tant de récits charmants que M me de Sévigné signale 
dans les lettres de sa fille, et dont celui-ci, un peu 
recherché peut-être, peut nous donner quelque 
idée? 

Dans une autre lettre à M me de Simiane, la 
savante comtesse défend contre sa fille le Télémaque 



(i) M me de Simiane appelait sa princesse la duchesse de 
Bourgogne, et M m e de Grignan avait pris pour la sienne la 
duchesse de Bourbon. 



DE MADAME DE GRIGNAN 15 

de Fénelon, qui venait de paraître et sur lequel les 
avis étaient partagés. On peut juger ici de la diffé- 
rence de talent entre les deux mères. Quand il 
s'agit d'un livre sur lequel M me de Sévigné n'est 
pas d'accord avec sa fille, elle esquive la discussion 
et s'en tire par un trait vif, plaisant ou aimable. 
Ici, au contraire, M rae de Grignan creuse, discute, 
prouve; c'est une leçon, et même sur un ton mé- 
diocrement aimable; on voit que la philosophe ne 
supportait pas volontiers la contradiction. Quoi de 
plus innocent que ce que disait sans doute M rae de 
Simiane? c'est que la peinture des amours de 
Calypso et d'Eucharis n'est pas trop d'accord avec 
le caractère d'un archevêque, et c'était l'opinion 
de Bossuet. Mais M me de Grignan, qui en tout était 
assez libre penseuse, n'était pas de cet avis : « Ce 
n'est point un archevêque,» disait-elle, «qui a fait l'île 
de Calypso ni Télémaque ; c'est le précepteur d'un 
grand prince qui devait à son disciple l'instruction 
nécessaire pour éviter tous les écueils de la vie 
humaine, dont le plus grand est celui des passions. 
Il voulait lui donner de fortes impressions des 
désordres que cause ce qui paraît le plus agréable. » 
Elle se plaint à sa fille du « ridicule » que celle-ci 
avait jeté sur le Télémaque; elle lui cite l'exemple 
des pères de l'Oratoire, et même de Port-Royal, 
qui font lire aux jeunes gens les poètes anciens 
« quoique pleins d'une peinture terrible des pas- 



l6 LES LETTRES 

sions; » tandis que, « dans Tcîcmaque tout est dé- 
licat, pur et modeste. M. d'Andilly a traduit le iv e 
et le vi e livre de l'Enéide ; personne ne l'obligeait à 
mettre en langue vulgaire la peinture de la pas- 
sion la plus forte et la plus funeste qui ait jamais 
été. » Elle s'arrête enfin, un peu honteuse d'un 
plaidoyer si vif en matière si peu grave ; mais elle 
en rejette le tort sur sa fille, en mêlant d'une ma- 
nière assez étrange le vous et le tu : « Je vous 
réponds bien sérieusement, ma fille, j'en suis 
honteuse; car tant que tu parleras en enfant, je ne 
dois pas prodiguer la raison et le raisonne- 
ment (i). » 

11 ne faudrait pas trop tirer avantage contre 
M me de Grignan des deux lettres que nous avons 
d'elle sur la mort de sa mère, et qui sont d'un style 
compassé et laborieux. Ce n'est pas là, dira-t-on, 
le langage vif et spontané de la douleur. Si surtout 
on se servait contre elle de ce qu'elle a copié dans 
une de ces lettres les phrases qui étaient déjà dans 
l'autre, on abuserait d'une sorte d'indiscrétion de 
la postérité : car des lettres écrites à des personnes 
différentes, très éloignées l'une de l'autre, ne 
devaient pas être montrées. Ce sont là évidemment 



(i) On voit par ce passage que les parents disaient tu à 
leurs enfants tant qu'ils étaient enfants, et vous, quand ils 
étaient devenus adultes. 



DE MADAME DE GRIGNAN 17 

des lettres de convention; mais nous ne croyons 
pas qu'il y ait lieu à en tirer aucune conséquence 
contre le cœur de M rae de Grignan. Plus la douleur 
est profonde chez les personnes concentrées, plus 
elle a de la peine à s'épancher, surtout pour des 
indifférents. Laisser parler le cœur est souvent 
impossible à certaines natures; elles ont honte de 
dire ce qu'elles sentent. M me de Grignan avait au 
plus haut degré ce trait de caractère. Elle avait une 
impuissance et une stérilité d'épanchement dont il 
ne faut pas lui faire un crime, car elle en a eu 
conscience et elle en a souffert toute sa vie. Per- 
sonne ne doutera qu'elle n'ait éprouvé une profonde 
douleur de la mort de son fils, sur lequel s'étaient 
concentrées toutes ses affections et ses espérances; 
et cependant la lettre qu'elle a écrite à ce sujet à 
M rae de Guitaut cache l'émotion plus qu'elle ne 
l'exprime : « Un cœur comme le vôtre, madame, » 
écrit-elle, « comprend aisément l'état déplorable où 
je suis et ne saurait lui refuser sa compassion. Il 
est très vrai que les seules réflexions chrétiennes 
peuvent soutenir en ces dures occasions; mais que 
je suis loin de trouver en moi ce secours si dési- 
rable! Je ne sais penser et sentir que très humaine- 
ment, et pleurer et regretter ce que j'ai perdu. » 
Dans sa douleur, M me de Grignan a encore assez de 
fierté pour ne pas affecter plus de religion qu'elle 
n'en a. C'était une personne peu expansive, mais 

3 



l8 LES LETTRES 

c'est une personne vraie, comme disait sa mère. 
C'était cette vérité même qui ne lui permettait pas 
l'éclat de la douleur devant des indifférents. 

Revenons à des lettres plus mondaines et plus 
riantes. Il y en a une à M me de Coulanges, d'un 
extrême agrément, et où notre auteur déploie un 
talent descriptif des plus distingués, non pas sans 
doute dans le style de George Sand, mais à la 
manière de Fénelon. Voici, par exemple, le village 
de Mozargues dépeint en perfection : « Si vous 
vo niiez, madame, une chambre dans cette bastide, 
vous vous délasseriez de la vue de nos bois, et vous 
verriez différents amphithéâtres richement meublés 
de dix mille maisons de campagne rangées |comme 
avec la main; vous verriez la mer d'un côté dans 
toute son étendue, et de l'autre resserrée dans des 
bornes qui forment un canal fort magnifique : c'est 
assurément une jolie solitude. » Tel est le cadre du 
t ableau : voyons-y vivre les habitants ; ici l'imitation 
ou le souvenir de Télémaque paraît sensible : a II 
n'y a rien à craindre dans ce lieu que de vivre trop 
longtemps; on n'y voit que des personnes qui 
meurent à cent dix ans; on ne connaît point les 
maladies; le bon air, les bonnes eaux font régner 
non seulement la santé, mais la beauté. Dans ce 
canton, vous ne voyez que de jolis visages, que des 
hommes bien faits; et les vieux comme les jeunes 
ont les plus belles dents du monde. S'il y a un 



DE MADAME DE GRIGNAN 19 

peuple qui arrive à l'idée du peuple heureux repré- 
senté dans Télêmaque, c'est celui de Mozargues; le 
terrain est travaillé et cultivé comme un jardin; 
aussi tout le peuple est riche autant qu'il convient, 
c'est-à-dire qu'il abonde dans le nécessaire, sans 
que personne sorte de son état; tous les hommes 
sont habillés en matelots et les femmes en paysannes ; 
la gaité suit nécessairement la santé et l'abondance, 
de sorte que les jours de repos, après avoir prié 
dans l'innocence de leurs cœurs, ils dansent si par- 
faitement qu'aucun bal ne saurait faire tant de 
plaisir à voir. » N'est-ce pas là une jolie descrip- 
tion de l'âge d'or, tel que le dépeignent les poètes, 
avec le plaisir de la réalité en plus? Cette justesse 
et sobriété de pinceau ne viennent-elles pas d'une 
bonne école ? Sans doute le pinceau maternel a plus 
de couleur et plus de traits inattendus; mais ce 
tableau n'en est pas moins un morceau achevé qui 
en fait regretter bien d'autres. 

Dans une autre lettre adressée non à madame, 
mais à M, de Coulanges, nous voyons la carté- 
sienne, entichée de l'automatisme des bêtes et toute 
prête à dire, comme Malebranche frappant sa chienne : 
« Vous savez bien que cela ne sent point ? » M. de 
Coulanges avait promis d'apporter un chien à Pau- 
line ; M me de Grignan le prie de n'en rien faire : 
« Nous ne saurions aimer, » disait-elle, « que des créa- 
tures raisonnables; et de la secte dont nous sommes, 



20 LES LETTRES 

nous ne voulons pas nous embarrasser de ces sortes 
de machines; si elles étaient montées pour n'avoir 
aucune nécessité malpropre, à la bonne heure! mais 
ce qu'il en faut souffrir les rend insupportables. » 

Indépendamment des lettres plus ou moins éten- 
dues que nous venons de résumer, on a publié au 
xvm e siècle quelques fragments (i), dont plusieurs 
ont du caractère et de la tournure, dont quelques 
autres sont un peu alambiqués. De ce dernier genre 
est la pensée suivante, adressée à sa fille : « Quoique 
nous n'ayons pas grand'chose à nous dire, cela ne 
vous dispense pas de m'instruire de ce qui vous 
regarde, puisque votre silence ne me dispense pas 
de sentir pour vous bien de l'amitié. » Ce n'est pas 
de ce ton et de ce style que M me de Sévigné se plai- 
gnait de l'absence de détails qui la chagrinait souvent 
dans les lettres de sa fille. En revanche, parmi ces 
fragments se trouvent des pensées sérieuses forte- 
ment exprimées : « La jeunesse a ses peines comme 
les autres âges, et plus rudes à proportion de ses 
plaisirs : c'est une compensation que la justice divine 
observe pour la consolation et humiliation de tous 
les mortels, afin qu'ils soient tous égaux et n'aient 
rien à se reprocher. » Quelques-unes de ces pensées 



(i) Ces fragments ont été publiés dans le Mercure de 
France (juillet 1763), par l'abbé Trublet, qui les tenait du 
chevalier Perrin. 



DE MADAME DE GRIGNAN 21 

ont de l'éclat et du tour et font penser à La 
Bruyère : « Je m'afflige de l'anéantissement des 
grandes maisons : c'est une parure de moins au 
monde. » Puis, tout à coup, un rayon de lumière 
qui vient on ne sait d'où : « Adieu, ma fille; le soleil 
dore nos montagnes; les troupeaux bondissent dans 
les champs; la joie et la vigilance animent tous les 
acteurs. » Y avait-il donc dans cette âme austère 
qui paraît n'avoir jamais aimé passionnément que 
deux choses, la pensée et les grandeurs, y avait-il 
quelque coin perdu où dormait un éclair de poésie 
que rien n'a éveillé, et que l'amour eût éveillé peut- 
être, si elle eût connu cette passion? Ce sont là des 
mystères comme il y en a dans toutes les âmes, et 
ce sont ces profondeurs inconnues qui les rendent si 
intéressantes. Il y a là certainement de ces coins 
cachés dans M me de Grignan ; il y avait en elle une 
source intermittente qui n'a jamais pu couler en 
abondance et avec liberté. 

Mais il est temps d'arriver à notre véritable sujet, 
à savoir la correspondance de la fille et de la 
mère (i). Ici, rien ne reste, absolument rien, tant 



(i) Pour ne rien négliger de ce qui nous a été conservé de 
M me de Grignan, nous aurions à parler du petit écrit inti- 
tulé : de l'Amour de Dieu {Lettres, t. XI), qui traite de la 
question du quiétisme, et surtout de la querelle de Bossuet 
et de Fénelon. Ce morceau devrait nous permettre d'appré- 



22 LES LETTRES 

on a pris soin de nous dérober toute espèce de 
traces. Nous n'avons plus d'autre témoin que M me de 
Sévigné elle-même. C'est elle qui parlera pour sa 
fille ou qui la fera parler. Comme nous voulons 
essayer non un portrait de M me de Grignan, mais 
une véritable restitution de ses lettres, nous sui- 
vrons simplement l'ordre de la correspondance, en 
relevant successivement les débris qui se présente- 
ront à nous. 



II 



M Ile de Sévigné épousa le comte de Grignan en 
l'année 1670; après son mariage, elle resta encore 
quelques mois auprès de sa mère. Mais enfin, il 



cier le talent philosophique de M mc de Grignan ; mais si 
nous jugions par ce document, nous avouons que le juge- 
ment ne lui serait pas très favorable. Ce petit travail 
n'est pas bon ; il est obscur, alambiqué ; impossible de savoir 
si l'auteur est pour Bossuet ou pour Fénelon ; c'est une pré- 
tention assez mal justifiée de trouver une moyenne entre les 
deux. Bref, il n'y a là ni agrément ni lumière. N'en parlons 
donc pas et bornons-nous aux lettres, dont les débris, si mu- 
tilés qu'ils soient, lui font beaucoup plus d'honneur. 



DE MADAME DE GRIGNAN 23 

fallut partir pour la Provence, dont son mari était 
gouverneur; elle quitta Paris dans les premiers jours 
de février 1671; et pendant sa route même, elle 
commença à écrire à sa mère quelques lettres que 
celle-ci dut recevoir vers le 9 ou le 1 1 du même 
mois. Ces premières lettres paraissent n'avoir été 
que l'expression des sentiments de chagrin et de 
tendresse qu'une si cruelle séparation devait natu- 
rellement provoquer. Quelque froide que l'on sup- 
pose avoir été M me de Grignan, cependant, sous 
l'empire de certaines circonstances, son cœur res- 
sentait des élans d'émotion vraie, qui se contenaient 
en présence de sa mère. Les personnes naturelle- 
ment froides et qui ont une certaine honte à s'épan- 
cher, le font plus facilement la plume à la main. 
Sans doute, une mère comme M me de Sévigné est 
portée à tout idéaliser dans l'objet de sa passion. 
Elle voulait absolument trouver dans sa fille un écho 
à ses propres sentiments; elle lui prêtait sa propre 
richesse; mais peut-on croire que des lettres indiffé- 
rentes eussent suggéré ces tendres paroles d'une 
mère reconnaissante : « Vous m'aimez, ma chère 
enfant, et vous me le dites dune manière que je ne 
puis soutenir sans des pleurs en abondance... Je 
n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me 
pénétrent le cœur. » Elle les trouve « si tendres et 
si naturelles qu'il est impossible de ne pas les 
croire. » En même temps, la femme de goût et 



24 LES LETTRES 

d'esprit, qui même en parlant à sa fille, et en toute 
abondance du cœur, n'a jamais négligé, et a même 
peut-être un peu recherché l'art d'écrire, caractéri- 
sait d'un trait juste et vif le genre de talent qui devait 
distinguer M me de Grignan, et qui est précisément 
celui que nous sommes portés à lui attribuer, à sa- 
voir : « une noble simplicité ». — « Vos lettres, » dit- 
elle ailleurs, « sont pleines de justesse et d'agrément.» 
Dés ces premières lettres nous trouvons déjà quel- 
ques paroles textuelles et caractéristiques qui sont de 
M me de Grignan elle-même. Elle cherchait à expli- 
quer à sa mère pourquoi, en sa présence, elle restait 
souvent froide, muette, silencieuse : « Vous étiez, » 
disait-elle, « le rideau qui me cachait. » Ces mots 
trahissent bien des sentiments secrets. Devant le 
brillant, l'enjouement inépuisable, l'éclat de sa mère, 
la fille se sentait éclipsée, éteinte; le sentiment de 
son infériorité la glaçait, la renfermait en elle-même ; 
elle s'effaçait et peu à peu le froid se glissait en elle, 
même dans l'intimité. Séparée de sa mère, M me de 
Grignan retrouvait la liberté; sa plume avait plus 
d'aisance et plus de naturel que sa voix; elle retrou- 
vait en elle quelque source vive. Mais même alors, 
la comparaison avec sa mère, son infériorité de 
génie ne cessait d'obséder sa conscience; jusque 
dans la postérité, elle eut peur de cette compa- 
raison ; et aujourd'hui encore, M me de Sévigné est 
le rideau qui nous la cache. 



DE MADAME DE GRIGNAN 2) 

Nous voyons aussi dans ces premières lettres que 
la jeune comtesse entrait dans les détails les plus 
particuliers de son voyage. C'est ainsi qu'elle écri- 
vait qu'à je ne sais quelle station, Adhémar son 
beau-frére lui avait cédé son lit. M rae de Sévigné ne 
manque pas l'occasion de tirer de là quelques plai- 
santeries gaillardes et fort bien tournées. Sa fille 
avait-elle la première suggéré ce genre de plaisan- 
terie ? Nous n'en savons rien, cela n'aurait rien 
d'invraisemblable. M me de Grignan, malgré tout son 
sérieux, avait dans l'esprit et dans l'imagination 
beaucoup de drôlerie, et nous en verrons d'assez 
nombreux exemples. Son genre de gaîté cependant 
ne paraît pas avoir été le même que celui de sa 
mère; nous chercherons plus tard à le caractériser; 
mais tout d'abord, on voit la gaîté et la plaisanterie 
se mêler au chagrin. Il s'agissait d'un certain 
M. Busche, conducteur de chevaux, qui avait em- 
mené M me de Grignan; et ce récit était, paraît-il, 
très plaisant : « 11 était bien juste que ce fût vous la 
première qui me fissiez rire, après m'avoir fait tant 
pleurer. » Seulement c'est pour nous une déception 
assez irritante de savoir que la narration était si 
plaisante et de ne pas savoir en quoi elle consistait. 
Toujours est-il que le récit était « original » et 
qu'on y trouvait ce qui « s'appelle des traits dans 
le style de l'éloquence ». 
Nouvelles lettres, et mêmes expansions qui parais- 

4 



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DE MADAME DE GRIGXAX Z~ 

éprouver le contre-coup en en résumant le récit : 
« Ah ! ma bonne ! quelle peinture de l'état où vous 
avez été !... Et M. de Grignan vous laisse embarquer 
pendant un orage ; et quand vous êtes téméraire, il 
trouve plaisant de l'être encore plus que vous, au 
lieu d'attendre que l'orage soit passé!... Ce Rhône 
qui fait peur à tout ce monde, ce pont d'Avignon où 
l'on aurait tort de passer, en prenant de loin toutes 
ses mesures; un tourbillon de vent vous jette" vio- 
lemment sous une arche. Trouvez-vous toujours 
que le Rhône ne soit que de l'eau? » A ces récits 
de circonstance M me de Grignan joignait des réflexions 
toutes personnelles et assez bizarres. C'est ainsi 
qu'elle se plaignait de sa beauté et des gênes qui en 
résultaient pour elle ; M"* de Sévigné lui renvoie sa 
pensée en lui disant : « Il est vrai que la dignité de 
beauté où vous avez été élevée n'est pas une petite 
fatigue. » Ici, c'est probablement la mère qui parle ; 
mais c'est la fille qui avait écrit « qu'elle était fâchée 
que son nez ne fût pas de travers ». 

M me de Grignan parait avoir eu le don et le goût 
des narrations. Dans une autre lettre, elle racontait 
son entrée à Arles ; ici elle a dû se donner carrière, 
car toutes les orgueilleuses faiblesses de son âme 
avaient été chatouillées et flattées par cette sorte 
d'entrée triomphale : « Vous êtes là comme la 
reine, » lui écrit sa mère. La comtesse avait savouré 
avec tant de délices l'éclat de cette fête qu'elle en 



20 LES LETTRES 

avait oublié son mari : « Vous ne me parlez guère 
de lui ; c'est de ce détail que je serais curieuse. » 
M me de Grignan étant très rieuse, sa mère lui deman- 
dait si elle éclatait de rire quand on la haranguait. 
Mais elle prenait trop au sérieux son rôle de reine 
pour se laisser dominer par « cette incommodité à 
laquelle elle était sujette ». Même entrée à Aix, 
même oubli du mari. Cette fois, la gaîté de la com- 
tesse prend le dessus, elle commence à rire d'elle- 
même : « Vous me représentez ce triomphe très 
plaisamment. » Elle rit de ces embarras et de « ces 
civilités déplacées ». Il y avait « une description de 
l'habit des dames d'Aix qui valait tout ce qu'une 
description peut valoir ». Enfin, au pont d'Avignon, 
nouveau péril, nouvelle narration. M me de Grignan 
avait encore voulu passer ce pont en barque, et M. de 
Grignan, après avoir d'abord résisté à ce caprice, avait 
dit de guerre lasse : « Eh bien! vogue la galère! » — 
« En vérité, ma fille, vous êtes quelquefois capable 
de mettre au désespoir. » Malgré tout son esprit, 
M me de Grignan se défiait d'elle-même et de son 
talent de narratrice. Il fallait que sa mère la rassurât 
en lui affirmant, au contraire, que personne n'était 
plus attachante. Il nous est difficile d'en juger, 
puisque l'original nous manque; mais il nous semble 
toutefois que l'on peut, à travers ces traductions 
maternelles, deviner le brillant et la vivacité du récit 
primitif. 



DE MADAME DE GRIGNAN 29 

Nous voyons dans les lettres suivantes que la 
comtesse avait été un peu piquée que sa mère eût 
remarqué l'omission qu'elle avait faite de son mari 
dans les lettres précédentes, et elle parait avoir pris 
un peu au sérieux cette remarque. M mc de Sévigné 
n'était pas sans inquiétude sur les conséquences de 
ce mariage de raison, et elle ne demandait qu'à être 
tranquillisée sur les bons rapports des deux époux : 
« La province ne serait pas supportable sans cela. » 
Ces rapports n'étaient pas d'une tendresse vive et 
passionnée, mais nous avons vu qu'ils étaient con- 
venables et même affectueux. M me de Sévigné essaie 
de réchauffer cette froideur relative par ces paroles 
charmantes : « Conservez la foi de son cœur par la 
tendresse du vôtre. » 

Quelles ont été les vraies pensées, les pensées 
intimes de M me de Grignan en matière de religion ? 
Rien ne serait plus intéressant à savoir, rien n'est 
plus difficile à démêler. Mais comment s'expliquer 
ce jugement porté par Ninon et que M me de Sévigné 
rapporte en ces termes : « Qu'elle est dangereuse 
cette Ninon ! Elle trouve que votre frère a toute la 
simplicité de la colombe, il ressemble à sa mère ; 
c'est M me de Grignan qui a tout le sel de la maison et 
qui n'est pas si sotte d'être dans cette docilité. » Et quel- 
qu'un ayant voulu défendre sur ce point M me de 
Grignan devant Ninon, celle-ci le fit taire et « dit 
qu'elle en savait plus que lui ». Comment Ninon 



30 LES LETTRES 

pouvait-elle se prononcer avec cette assurance? D'où 
savait-elle les opinions de M me de Grignan, si ce 
n'est peut-être par les confidences du marquis de 
Sévigné, qui devait être sur ce point mieux informé 
que personne, peut-être même que sa mère ? On peut 
croire que ce sont là des exagérations de salon; mais 
pourquoi M me de Sévigné les réfute-t-elle d'une ma- 
nière si vague ? pourquoi M me de Grignan ne répond- 
elle rien, du moins à ce qu'il semble, à une incul- 
pation aussi hardie? Pas un mot d'allusion à ce 
point délicat dans les lettres suivantes. D'ordinaire, 
cependant, la mère et la fille se répondent chapitre 
par chapitre. Un détail aussi intéressant et aussi vif 
ne peut avoir été passé sous silence que par le désir 
de ne point s'expliquer. Et cependant M me de Gri- 
gnan faisait ses dévotions, allait en retraite, et sa 
mère lui conseillait de ne pas se creuser l'esprit : 
« Les rêveries, » dit-elle, « sont quelquefois si noires 
qu'elles font mourir. » 

Sans pouvoir décider jusqu'à quel point M me de 
Grignan était libre penseuse, nous savons certaine- 
ment qu'elle avait un esprit fier et hardi qui allait 
droit au fond des choses et qui, même dans les rela- 
tions de la vie, appliquait des vues dignes de Ma- 
chiavel, dans un style que M MC de Sévigné déclarait 
« digne de Tacite ». C'est ainsi qu'en parlant de 
Pévêque de Marseille, qui fut la constante pierre 
d'achoppement que le comte de Grignan rencontra 



DE MADAME DE GRIGNAN 31 

devant lui dans son gouvernement de Provence, 
elle disait : « Nous lui avons juré une amitié dont la 
dissimulation est le lien et notre intérêt le fonde- 
ment. » La bonne et charmante M me de Sévigné 
n'eût jamais trouvé d'elle-même un trait si acéré; 
mais elle déclare « qu'elle n'a jamais rien vu d'aussi 
beau » . Notre philosophe parait aussi avoir soutenu 
cette opinion hardie : « qu'il n'y a point d'ingratitude 
dans le monde, » doctrine nouvelle à laquelle sa 
mère opposait la vieille doctrine, l'une étant à 
l'autre « comme Aristote à Descartes. » 

Toute raisonneuse qu'elle était, on a déjà dit que 
la comtesse aimait à rire; malheureusement ses 
plaisanteries nous échappent la plupart du temps, et 
M me de Sévigné se contente d'y faire allusion sans 
les reproduire : « Il y a plaisir de vous envoyer des 
folies, vous y répondez délicieusement. » — « Je 
ne sais rien de si plaisant que ce que vous m'écri- 
vez là-dessus; je l'ai lu à M. de La Rochefoucauld; 
il en a ri de tout son cœur. » — M. de La Roche- 
foucauld est ravi de la réponse que vous faites aux 
chanoines (i) : il y a plaisir à vous mander des ba- 
gatelles; vous y répondez très bien, on voudrait 
bien aussi vous comprendre. » — « L'endroit où 
vous dites que M. de Grignan a deux côtes rom- 



(1) Il s'agit de chanoines nègres qui chantaient la messe 
à 1 état de nature. 



32 LES LETTRES 

pues l'a fait éclater (i). » Elle disait encore plai- 
samment qu'elle devenait rouge quand elle pensait 
aux péchés des autres. On voudrait bien aussi com- 
prendre la plaisanterie relative au cardinal Gri- 
maldi : « Votre peinture du cardinal Grimaldi est 
excellente : cela mord; il est plaisant au dernier 
point et m'a fait bien rire. » Le genre d'esprit de 
M me de Grignan paraît avoir été quelquefois une 
sorte d'humour qui n'était pas tout à fait dans l'es- 
prit de son siècle, quelque chose de dur, de fort et 
de hardi, comme lorsque, peignant la méchanceté 
de M me de Marans, « elle parle des punitions qu'elle 
aura dans l'enfer. » M me de Sévigné n'a jamais de 
ces traits violents et cruels, mais elle les trouve ad- 
mirables chez sa fille, et elle les relève aussitôt et 
les corrige avec une grâce charmante : « Mais 
savez-vous bien que vous irez avec elle ? Vous con- 
tinuerez à la haïr (2). Songez que vous serez toute 
l'éternité ensemble. » 

Bientôt la comtesse écrit à sa mère qu'elle a des 
langueurs et des malaises et que « de méchantes 
langues » interprètent ces symptômes comme des 
signes de grossesse. M me de Sévigné se déclare du 



(1) Allusion d'un goût douteux à la mort des deux pre- 
mières femmes de M. de Grignan. 

(2) Dans une plus ancienne édition, on lit : * si vous 
continuez à la haïr », ce qui offre un sens plus clair. 



DE MADAME DE GRIGNAN 33 

parti des médisants. Cependant sa fille va à Mar- 
seille et s'y fait conduire en litière, quoiqu'elle eût 
coutume de dire qu'elle n'aimait les litières que 
« quand elles étaient arrêtées ». Elle écrit à sa mère 
une lettre sur Marseille, et celle-ci lui répond : 
« Jamais narration ne m'a tant amusée. » La voici 
en raccourci : « Vous avez été étourdie du bruit de 
tant de canons et du hou des galériens; vous y avez 
reçu des honneurs comme une reine, et moi plus 
que je ne vaux; je n'ai jamais vu une telle galan- 
terie que de donner mon nom pour le mot de 
guerre. Je crois que Marseille vous aura paru beau; 
vous m'en avez fait une peinture extraordinaire qui 
ne déplait pas; cette nouveauté, à quoi rien ne res- 
semble, touche ma curiosité; je serais fort aise de 
voir cette sorte d'enfer. Comment! des hommes 
gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs 
chaînes! Voilà ce qu'on ne voit pas ici. » On de- 
vine par ce passage que M me de Grignan avait été 
moins frappée de la beauté de la ville que de l'hor- 
reur du bagne. Marseille lui avait paru un enfer. Il 
faut que la description ait été énergique pour que 
M me de Sévigné en fût frappée à ce point. 

Un autre récit qu'on regrette de ne plus avoir est 
celui d'un monsieur qui, rendant visite à M me de 
Grignan, et voulant faire honneur à M me de Sévigné, 
dépeignait l'esprit de celle-ci comme « juste et 
carré, composé et étudié ». Cette contre-vérité fait 

5 



34 LES LETTRES 

beaucoup rire M me de Sévigné et avait aussi donné 
envie de rire à la comtesse : « Je vous ai plainte de 
n'avoir personne à regarder. » On apprend par la 
même lettre que M me de Grignan dédaignait un 
peu légèrement La Fontaine : c'était un écrivain 
trop frivole pour elle ; M me de Sévigné la relève 
assez vivement sur ce point. C'était d'ailleurs une 
sorte d'ingratitude envers celui qui lui avait dédié 
une de ses plus charmantes fables. 

En même temps qu'elle écrivait à sa mère, elle 
écrivait aussi à son frère, et la lettre dont il est 
question (7 juin 1671) devait avoir pour sujet les 
folles amours, pour ne pas dire les grossières dé- 
bauches du marquis. M me de Sévigné avait averti sa 
fille, dans des termes d'une crudité extraordinaire, 
de la manière dont son fils avait passé la semaine 
sainte. Il est probable que M me de Grignan, de son 
côté, ne se gênait pas beaucoup avec son frère; 
car sa mère lui répond : « La lettre que vous avez 
écrite à mon fils n'est pas fricassée dans la neige; 
vraiment elle est fricassée dans du sel à pleines 
mains; depuis le premier mot jusqu'au dernier, elle 
est parfaite. » 

Les lettres de M me de Grignan étaient peut-être 
un peu sèches; et sa mère se plaint souvent « de la 
haine qu'elle a pour les détails ». Il est un sujet 
cependant sur lequel M me la gouvernante, comme 
on l'appelait en Provence, n'était pas parcimonieuse 



DE MADAME DE GRIGNAN 35 

de détails : c'est la description du château de Gri- 
gnan et de son rôle de châtelaine; rien ne répon- 
dait mieux à ses besoins et à ses idées de grandeur. 
A défaut de la cour, où elle eût voulu briller au 
premier rang, M me de Grignan se consolait par 
l'éclat d'une existence quasi souveraine dans un 
palais magnifique; elle devait en parler d'abon- 
dance; et l'on sent encore l'écho de sa propre 
fierté et de son cœur glorieux dans le récit que 
M me de Sévigné lui en renvoie : « Vous me repré- 
sentez, » dit-elle, « un air de grandeur et de magnifi- 
cence dont je suis enchantée... C'est un grand plai- 
sir d'être, comme vous êtes, une véritable grande 
dame. » 

D'une lettre à l'autre, il n'y a pas évidemment à 
chercher de transitions. Les sujets se succèdent 
selon le hasard de la plume. Il s'agissait, par 
exemple, des lectures de M rae de Grignan. C'était 
Pétrarque, c'était Tacite. Il paraît que soit à cause 
de ses nombreuses occupations, soit par goût na- 
turel, M me de Grignan ne lisait pas autant que sa 
mère et s'arrêtait souvent au milieu de sa lecture : 
« Si vous demeurez à la moitié de Tacite, je vous 
gronde; vous ferez tort à la majesté du sujet. » — 
« Auriez-vous été assez cruelle pour laisser Germa- 
nicus au milieu de ses conquêtes? » Enfin, résu- 
mant cette sorte de critique en un trait dernier, 
M me de Sévigné lui disait : « J'achève les livres et 






3é LES LETTRES 

vous les commencez. » Sans lire autant que sa 
mère, M me de Grignan cependant se piquait de bel 
esprit, et elle proposait à sa mère d'en faire « com- 
merce». Celle-ci lui envoyait en conséquence des 
maximes et des sentences. M me de Grignan en en- 
voyait aussi quelques-unes de temps en temps. Elle 
moralisait à l'exemple de La Rochefoucauld. Elle 
remarquait, à propos des inquiétudes suscitées par 
la pensée de l'avenir, que « notre inclination se 
change insensiblement et s'accommode à la néces- 
sité ». Dans les Fragments cités plus haut des lettres 
à sa fille, elle disait à peu prés dans le même sens : 
« Vous savez que je connais la richesse des priva- 
tions; le bonheur de s'y accoutumer est le plus réel 
de la vie. » Elle disait à sa mère « qu'il faut avoir 
une robe selon le froid ». C'était une leçon indi- 
recte et assez peu gracieuse à l'endroit de la faiblesse 
maternelle. Aussi cette mère sensible, tout en ad- 
mirant en elle « un fond de raison et de courage, » 
refusait de s'appliquer cette maxime de haut stoï- 
cisme, et elle disait tendrement et délicatement: 
« Je n'ai point de robe pour ce froid-là. » Les plus 
légers incidents fournissaient aux deux dames des 
pensées ingénieuses et des idées générales. Une 
erreur de date suggérait à M me de Grignan cette 
plaisanterie, que sa mère relevait et reprenait spiri- 
tuellement en ces termes : « Je suis de votre avis ; 
c'est une légèreté de changer tous les jours : quand 



DE MADAME DE GRIGNAX 37 

on se trouve bien des 21 ou des 16, pourquoi chan- 
ger? Ne suivez pas mon exemple et celui du monde 
corrompu qui suit le temps et change comme lui. » 
Nous voyons aussi que la mort du duc de Guise 
avait suggéré à M me de Grignan des réflexions que 
sa mère trouve « admirables ». Malheureusement 
nous ne savons pas en quoi elles consistaient. Elle 
critiquait une maxime de La Rochefoucauld. Cette 
maxime condamnait ceux qui croient être sages en 
se privant de toute folie. La froide raison de M me de 
Grignan ne comprenait pas qu'un grain de folie pût 
entrer dans la sagesse. Elle entendait cette pensée 
dans le sens d'une morale relâchée. M me de Sévigné, 
qui avait d'abord combattu l'opinion de sa fille, y 
revient ensuite : « Si on a voulu louer les fantaisies, 
c'est-à-dire les passions, l'exacte philosophie s'en 
offense. Épictéte n'aurait pas été de son avis. » 11 
paraît que c'était bien là le sens vrai de la maxime ; 
car « M. de La Rochefoucauld Ta enlevée dans le 
sens relâché que votre philosophie condamne ». De 
son côté, la comtesse avait aussi ses maximes; elle 
parlait de l'espérance « d'une manière divine ». Elle 
insistait sans doute sur cette vérité que l'espérance 
est plus douce que la réalité; car elle signalait « le 
malheur du bonheur ». Aux maximes se joignaient 
les comparaisons. Elle comparait la tranquillité dont 
on jouit à la campagne « au pain et à l'eau », et les 
plaisirs du monde « aux ragoûts » ; mais elle crai- 



38 LES LETTRES 

gnait que cette comparaison ne fût « ridicule ». Elle 
disait plaisamment que lorsqu'on est trop accablé 
par les bienfaits d' autrui, il n'y a qu'à se jeter bra- 
vement dans l'ingratitude : « C'est la vraie porte 
pour en sortir honnêtement quand on ne sait plus 
où donner de la tête (1). » Elle écrivait aussi des 
choses assez singulières sur sa beauté, qu'elle trou- 
vait « inutile »_, et en concluait « qu'il vaut autant 
être grosse : c'est un amusement. Voilà une belle 
raison! » Elle demandait à sa mère « si elle aimait 
toujours la vie », et M me de Sévigné répondait que, 
malgré les chagrins de la vie, « elle est encore plus 
dégoûtée de la mort ». En passant, un jugement 
sur Bajaiet. Elle trouvait la pièce froide ; c'est en 
retour de ce jugement que sa mère lui écrivait : « Je 
voudrais vous envoyer la Champmeslé pour échauf- 
fer la pièce. » 

M me de Grignan professait encore une philosophie 
forte et élevée à l'égard des grandeurs de la cour, 
peut-être un peu comme le renard de la fable. Elle 
attribuait à sa propre indifférence ce que M me de 
Sévigné attribue à la force de sa raison et de son es- 
prit; mais celle-ci n'eût pas voulu que cette philoso- 
phie allât trop loin : « Il faut un peu agir, » disait- 
elle, « afin que votre philosophie ne se tourne pas en 



(1) Voir aussi 23 mars 1672 et 24 décembre 1673. 



DE MADAME DE GRIGNAN 39 

paroles et que vous puissiez revoir un pays (la cour) 
où les nues seront au-dessus de vous. » M me de 
Sévigné fait souvent allusion à cette philosophie un 
peu trop stoïque que sa fille professait avec hauteur 
et peut-être aussi avec quelque dureté. Elle lui 
disait : « La morale chrétienne est un remède à 
tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop 
cruelle et trop inutile autrement. » Cependant, toute 
philosophe qu'elle était, M me de Grignan n'était-elle 
pas quelquefois plus exigeante et plus rigoriste en 
matière de dogme que M me de Sévigné (si toutefois 
c'est à elle que s'adressaient les mots suivants) : 
« Vous aurez peine à nous faire entrer une éternité 
de supplices dans la tête, à moins que d'un ordre du 
roi et de la sainte Écriture. » La philosophie s'al- 
liait chez M me de Grignan au bel esprit : elle était 
de l'hôtel de Rambouillet plus encore que sa mère; 
elle avait des scrupules de purisme qui nous éton- 
nent et qu'elle lui communiquait. Par exemple, elle 
était choquée de ce terme de Nicole : l'enflure du 
cœur. On ne voit pas trop pourquoi ce mot déplai- 
sait aux deux dames : car il a quelque chose de beau 
et de fort; mais on n'était pas loin du temps des 
précieuses. 

Les lettres suivantes contenaient quelques plai- 
santeries dont la réponse nous donne le reflet. M me de 
Grignan racontait que, pour se débarrasser d'un 
importun, pendant qu'elle voulait écrire, elle lui 



40 LES LETTRES 

avait persuadé qu'il voulait faire la siesta et l'avait 
mis sous clé. Elle dépeignait les dames de Provence 
avec « leurs habits d'oripeaux » et faisait de leurs 
figures un portrait peu flatteur : « Quels chiens de vi- 
sages ! » lui écrit sa mère ; « je ne les ai jamais vus nulle 
part (i)». Elle comparait M. de Chaulnes et M. de 
Lavardin au soleil et à la lune, dont l'un se lève 
quand l'autre se couche; et, quant à elle-même, «elle 
était toujours sur l'horizon », toujours en occupa- 
tion et en représentation; et elle craignait que, 
lorsqu'elle voudrait se reposer, « il n'en fût plus 
temps! » Étant grosse, elle s'inquiétait de « la mode 
de Provence », qui était « de faire deux ou trois en- 
fants » au lieu d'un. Elle contait une histoire mer- 
veilleuse d'un quasi-sorcier, nommé Auger, auquel, 
malgré toute sa philosophie, elle ne laissait pas de 
croire. M me de Sévigné n'était pas trop rassurée 
sur l'origine de ces prodiges et craignait que « ces 
miracles du solitaire ne le conduisissent du milieu 
de son désert dans le milieu de l'enfer ». Enfin, 
mêlant à tous ces bavardages des renseignements 
sur sa santé, elle décrivait « l'étonnement de ses 
entrailles sur la glace et le chocolat ». Elle recevait 
la visite de Coulanges ; et, quelque aimable qu'il fut, 



(i) Plaisanterie que M Uc de Sévigné affectionne, par allu- 
sion au mot de Sganarelle dans le Médecin malgré lui : 
v< j 'ai vu ce visage quelque part » 



DE MADAME DE GRIGNAN 41 

elle était bien aise de le voir partir : elle aimait 
mieux le voir s'en aller le lendemain que de de- 
meurer avec lui toute sa vie : « Cette éternité vous 
fait peur ! » Tous ces détails paraissaient puérils à 
M me de Grignan. Elle les appelait des fadaises. Pour 
sa mère, au contraire, ces fadaises étaient douces : 
« Hélas ! si vous les haïssez, vous n'avez qu'à brûler 
mes lettres. » 

Nous avons vu que M me de Grignan était grosse ; 
et, comme toutes les mères, elle attendait un fils. 
Autrement, elle serait « aussi attrapée que la sefiora 
qui mit au monde une fille (i) ». L'enfant vint au 
monde. M rae de Grignan plaisante sur l'amour ma- 
ternel : « Est-ce que l'on aime cela?» Elle décri- 
vait l'enfant : il était blond, il avait de grands yeux. 
Quant au nez, il n'était pas encore dessiné : « Il 
restait entre la crainte et l'espérance. » M me de Sé- 
vigné remarque que cela est plaisamment dit et que 
«cette incertitude est étrange ». 

Les deux correspondantes continuent à se parler 
réciproquement de leur style et de leur plume. Il 
ne faut pas trop s'étonner de cette préoccupation de 
forme et de style dans des lettres intimes. La lon- 
gueur des distances, la rareté des voyages, l'absence 
des papiers publics, donnaient aux correspondances 



11) Allusion à un conte de La Fontaine : l'Hermite, 1669. 

6 



42 LES LETTRES 

d'alors une importance que n'ont plus celles d'au- 
jourd'hui. On écrivait sur les affaires publiques; on 
se communiquait les nouvelles ; on pensait en com- 
mun; enfin les lettres étaient des événements. Or, 
aussitôt qu'un genre d'écrit prend de l'importance, 
le style y devient une nécessité et une loi. Il suffi- 
sait que ces lettres fussent de temps en temps prê- 
tées et montrées pour qu'on cherchât à les parer un 
peu. Il ne faut pas oublier non plus que la société 
polie ne faisait que de naître, et avec elle la bonne 
langue et le bon style. De même qu'on mettait du 
goût dans la conversation, de même il n'y avait rien 
d'étonnant à ce qu'on cherchât à en mettre dans les 
correspondances. 11 ne faut pas conclure de là que 
les lettres de M me de Sévigné soient des morceaux 
de littérature préparés d'avance pour les pensions de 
demoiselles. Au contraire, c'est avant elle que les 
lettres étaient des morceaux d'apparat et de conven- 
tion : telles étaient celles de Voiture et de Balzac. 
La grande nouveauté de M me de Sévigné a été d'ap- 
pliquer un style exquis à des lettres vraies portant 
sur les réalités mêmes et non sur des sujets de rhé- 
torique. Ne nous étonnons donc pas de voir M me de 
Grignan préoccupée sans cesse de la crainte de mal 
écrire et que ses lettres ne parussent ennuyeuses à 
sa mère. Celle-ci passe son temps à la rassurer : « Si 
votre lettre m'avait ennuyée, outre que j'aurais 
mauvais goût, il faudrait que j'eusse bien peu d'ami- 



DE MADAME DE GRIGNAN 43 

tié pour vous. » Elle lui cite l'opinion des juges les 
plus compétents : « M. de La Rochefoucauld vous 
mande que si la lettre que vous avez écrite ne vous 
paraît pas bonne, c'est que vous ne vous y connais- 
sez pas. » M me de Grignan se rabaissait par vanité et 
impatientait sa mère : « Quel plaisir trouvez-vous à 
dire du mal de votre personne et de votre esprit?» 
Elle craignait de devenir provinciale; et les beaux 
esprits qu'elle avait raillés à Paris grandissaient à 
distance dans son imagination et lui faisaient peur: 
« Vous êtes bonne quand vous dites que vous avez 
peur des beaux esprits... Prenez garde que l'éloi- 
gnement ne vous grossisse les objets; c'est un effet 
ordinaire. » Elle lui citait l'opinion d'un bon juge, 
M me Scarron : « Elle aime votre esprit et vos ma- 
nières; et quand vous vous retrouverez ici, ne crai- 
gnez point de n'être point à la mode. » M me de Gri- 
gnan comparait souvent ses lettres à celles de sa 
mère; et M me de Sévigné lui renvoyait ses compli- 
ments; et quelle que pût être la partialité d'une 
mère, cependant nous ne pouvons croire que celle- 
ci pût se tromper complètement lorsqu'elle écrivait: 
« Vous avez des pensées et des tirades incomparables; 
il ne manque rien à votre style; d'Hacqueville et 
moi nous étions ravis de certains endroits brillants ; 
et même dans vos narrations l'endroit qui regarde 
le roi, et votre colère contre Lauzun, contre l'évêque, 



44 LES LETTRES 

ce sont des traits de maître (i). » Quel que fût 
d'ailleurs le mérite intrinsèque de ces lettres, elles 
étaient délicieuses aux yeux d'une mère : c'était 
d'elles que celle-ci disait ce mot charmant : « Je 
n'ose les lire de peur de les avoir lues. » 

M me de Grignan se laissait aller en écrivant à plus 
d'abandon et de tendresse qu'on n'est tenté de le 
croire. Elle sentait vivement le prix d'une affection 
comme celle de sa mère et elle le lui témoignait : 
« Vous êtes contente de mon amitié et vous me le 
dites de manière à pénétrer de tendresse un cœur 
comme le mien; vous voyez tout ce qui s'y passe; 
vous découvrez que la plus grande partie de mes 
actions se fait en vue de vous être bonne à quelque 
chose. » Cette tendresse par lettres ne peut man- 
quer de rappeler à sa mère les froideurs du passé; 
mais c'est pour les pardonner en faveur du présent : 
« J'admire votre humeur; elle est au-delà de tout 
ce qu'on peut souhaiter: si vous en avez une autre 
moins commode, il faut lui pardonner en faveur de 
celle-là, » et avec une délicatesse charmante, elle 
prenait sur elle la moitié de la faute : « Il faut 
pardonner aussi à ceux à qui vous vous découvriez 
assez peu pour ne pas laisser voir clairement toutes 



(i) Voir encore la lettre du 9 mars 1672, du 8 dé- 
cembre 1673 et du 8 janvier 1674. 



DE MADAME DE GRIGNAN' 45 

ces bonnes qualités. » Cependant, à cô'.é de ces 
tendresses, il y avait des témoignages de philosophie 
stoïque qui effrayaient un peu M me de Sévigné : 
« Vous avez une vertu sévère qui n'entre pas dans 
les faiblesses humaines... Ma raison n'est pas si 
forte que la vôtre. » M me de Grignan s'habituait à 
la pensée de rester toute sa vie en Provence, et elle 
paraissait considérer cet avenir avec fermeté : « Ce 
que vous me mandez de ce séjour infini me brise 
le cœur. » 

On sait que ces deux dames ne se faisaient pas 
faute de toucher légèrement à la gaillardise. M me de 
Grignan commençait une de ses lettres en deman- 
dant à sa mère de deviner ce qu'elle avait fait la 
nuit : « J'ai tremblé depuis les pieds jusqu'à la tête,» 
répond sa mère; « je croyais que tout fût perdu ; il se 
trouve que vous avez attendu votre courrier et que 
vous avez bu à la santé du roi. J'ai respiré. » Voici 
un exemple du genre d'esprit un peu froid, mais 
plaisant, de M me de Grignan; elle disait que toute 
sa toilette était toute naturelle : « Cheveux frisés 
naturellement avec le fer, poudrés naturellement 
avec une livre de poudre, du rouge naturel avec du 
carmin ; cela est plaisant. » Elle envoyait à sa mère 
une citation « adorable » de son voyage triomphal 
à travers la Provence. « Je crois lire un joli roman 
dont l'héroïne m'est chère; cette promenade dans 
les plus beaux lieux du monde, dans les délices de 



46 LES LETTRES 

tous vos admirables parfums, reçue partout comme 
la reine,... ce morceau de votre vie est si extra- 
ordinaire et si nouveau et si loin de pouvoir être 
ennuyeux que je ne puis croire que vous n'y trou- 
viez du plaisir. » Néanmoins ces éternels parfums 
ennuyaient et fatiguaient M me de Grignan. Elle eût 
voulu s'en restaurer « sur un panier de fumier». 
Et elle tirait de là cette maxime, c'est « qu'il n'y a 
point de délices qui ne perdent ce nom, quand 
l'abondance et la facilité l'accompagnent ». Une 
autre maxime du même ton, et plus désenchantée, 
est celle-ci, « qu'il faut se désaccoutumer de sou- 
haiter quelque chose ». Très souvent, malheureu- 
sement pour nous, les allusions de M me de Sévigné 
aux lettres de sa fille sont des rébus dont nous 
n'avons pas le mot et qui irritent la curiosité sans 
la satisfaire : « J'ai reçu votre aimable volume; ja- 
mais je n'en ai vu un si divertissant... Jamais les 
amans de M me de Monaco n'ont tant fait pour elle. . . 
Ce que vous dites du premier et du dernier est 
admirable... Vous me parlez bien plaisamment de la 
famille d'Harcourt. » Ainsi tout cela était plaisant 
et divertissant au dernier point, mais nous ne savons 
pas en quoi. 



DE MADAME DE GRIGNAX 47 



III 



Le mercredi 13 juillet 1672, M me de Sévigné 
quitta Paris pour aller trouver sa fille en Provence, 
et le commerce de lettres fut interrompu pendant 
plus d'un an. C'est seulement vers le mois d'oc- 
tobre 1673 que la correspondance recommence. 
M me de Sévigné avait espéré ramener sa fille avec 
elle; mais celle-ci s'y était nettement refusée : 
« Vous savez par quelles raisons et par quels tons 
vous m'avez coupé court là-dessus. » Quant elle se 
sent un peu piquée par la froideur de sa fille, 
M me de Sévigné prend le parti de l'admirer et d'at- 
tribuer à sa sagesse ce qui venait peut-être d'une 
autre cause : « Il a fallu que tout ait cédé à la force 
de vos raisonnemens. » On s'étonne aussi un peu, 
et peut-être une mère avait-elle le droit de s'étonner 
que M me de Grignan lui dît qu'elle comptait bien 
que les honneurs dont elle était comblée « ne chan- 
geraient rien à l'affection maternelle ». Ces hon- 
neurs, ces succès, ces triomphes remplissaient l'àme 
de M me de Grignan : « Votre lettre me parait d'un 
style triomphant; vous aviez votre compte quand 



48 LES LETTRES 

vous l'avez écrite; vous aviez gagné vos petits 
procès; vos ennemis paraissaient confondus; vous 
aviez vu partir votre époux à la tête d'un drapello 
eletto; vous espériez un beau succès d'Orange. » 
Peut-être cette grandeur de province la rendait-elle 
moins pressée de revoir Paris, car M me de Sévigné 
la sermonne un peu là-dessus : « Ne décidez rien, 
ne faites rien d'opposé à votre retour. » Elle crai- 
gnait les dépenses d'un grand voyage et reprochait 
assez durement à sa mère de ne pas tenir compte 
d'une aussi grande dépense. M me de Sévigné lui 
renvoyait ses propres paroles : «Vous me demandez, » 
lui dit-elle, « s'il est possible que moi, qui devrais 
songer plus qu'une autre à la suite de votre vie, je 
veuille vous embarquer dans une excessive dépense 
qui peut donner un grand ébranlement au poids que 
vous soutenez déjà avec peine (i)? » C'était blesser 
au cœur une mère si tendre et si attentive : « Non, 
mon enfant, » répond celle-ci, « je ne veux point 
vous faire tant de mal. » 

Cependant M me de Grignan, à son tour, vient à 
Paris : nouvelle interruption de la correspondance 
depuis février 1674 jusqu'en mai 1675. Aussitôt 
partie, elle écrit à sa mère, et c'est d'abord, comme 
toujours, pour s'épancher et pour se faire par- 



(1) Ces paroles sont en italiques dans M me de Sévigné. 



DE MADAME DE GRIGNAN 49 

donner : elle avait sans cesse de ces retours et de 
ces scrupules. Elle fait allusion aux petites difficultés 
qui avaient pu altérer leur commerce ; elle s'inquiète 
du chagrin et de la tristesse que sa mère paraissait 
en ressentir. M me de Sévigné, de son côté, la tran- 
quillisait par ce mot charmant : « Ne soyez jamais 
en peine de ceux qui ont le don des larmes. » Ce- 
pendant elle s'était contenue au départ pour ne pas 
laisser éclater tous ses sentiments. M me de Grignan 
lui avait soufflé une bouffée de « philosophie » 
qu'elle admirait sans oser s'en plaindre. Après les 
premiers épanchements de la séparation, cette phi- 
losophie continuait par lettres. La fille sermonnait 
la mère : « Vous me dites des merveilles de la 
conduite qu'il faut avoir pour se gouverner dans ces 
occasions; j'écoute vos leçons et je tâche d'en pro- 
fiter. » Bientôt d'autres pensées viennent se mêler 
à celles-là. M me de Grignan s'ennuyait des arbres de 
Provence; elle regrettait les arbres du Nord, qui 
reverdissent au printemps : « Ce que vous dites des 
arbres qui changent est admirable; la persévérance 
de ceux de Provence est triste et ennuyeuse : il 
vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. » 
C'est là une pensée charmante, dite d'une manière 
charmante; peut-être la façon est-elle de M me de 
Sévigné, mais le fond est de M me de Grignan. C'est 
encore une pensée ingénieuse et touchante que 
celle-ci : « Vous dites une chose bien vraie, c'est 



50 LES LETTRES 

que les jours qu'on n'attend point de lettres sont 
employés à attendre ceux qu'on en reçoit. » Au 
milieu de ces belles et ingénieuses pensées, M me de 
Sévigné relevait avec soin tous les traits qui indi- 
quaient chez sa fille quelque sensibilité naturelle : 
« Vous m'avez fait plaisir de me parler de mes 
petits enfans; je crois que vous vous divertirez à 
voir débrouiller leur petite raison. » 

11 est fort question, dans les lettres de M me de 
Sévigné, et, par conséquent, dans celles de sa fille, 
d'une affaire de cassolette à laquelle on ne comprend 
pas grand'chose, si ce n'est que le cardinal de Retz, 
parent des deux dames, voulait en faire présent à 
M me de Grignan. Celle-ci, par une fausse fierté, se 
refusait à recevoir un si riche présent. M me de 
Sévigné la reprend là-dessus et ne voit dans ce 
scrupule « qu'une vision de générosité ». Elle dit 
qu'il y a des cas où « c'est une rudesse et une in- 
gratitude de refuser ». Elle demande « ce qui 
manque au cardinal pour avoir le droit de faire un 
tel présent ». Il est parent; il est âgéj; il donne tout 
a ses créanciers ; il se fait un plaisir de donner une 
curiosité, un souvenir qui vaut à peine cent écus : 
c'est là « un excès de gloire ». C'est « un défaut 
qui blesse la société ». On ne peut s'empêcher 
d'être de l'avis de M me de Sévigné en cette circon- 
stance. Et cependant un excès de gloire, une vision 



DE MADAME DE GRIGNAN 51 

de générosité n'est pas, après tout, un excès trop 
commun (1). 

Malgré toute sa philosophie et la réputation de 
libre penseuse que lai faisait Ninon, M me de Gri- 
gnan allait à confesse; mais on devine que c'était un 
peu à contre-cœur pour une âme fière comme la 
sienne : « Nous ne trouvons point que de l'humeur 
dont vous êtes, vous puissiez jamais aller à con- 
fesse : comment aller parler à cœur ouvert à des 
gens inconnus ? » Au lieu de raconter ses péchés, 
elle disait à son confesseur : Mon père, qu'il fait 
chaud! Son esprit critique trouvait à redire même à 
l'amitié humaine; elle riait « de la pauvre amitié ». 
et trouvait que « c'était lui faire trop d'honneur que 
de la prendre pour un empêchement à la dévotion 
et un obstacle au salut ». Elle se défendait en même 
temps d'avoir été « oppressée » par l'affection de sa 
mère. Elle cherchait à expliquer ses froideurs et ses 
apparentes résistances : « Vous expliquez très bien 
cette volonté que je ne pouvais deviner, parce que 
vous ne vouliez rien. » 

Puis revenaient les compliments réciproques sur 
les lettres de l'une et de l'autre. On ne peut con- 



(i) M me de Grignan voulait même refuser d'avance ce 
que le cardinal comptait faire pour elle quand il aurait payé 
ses dettes ; M me de Sévigné lui demande de ne pas prendre 
de mesures de si loin. (Lettre du 26 juin 1675.) 



52 LES LETTRES 

tester à M me de Grignan d'avoir admiré sérieuse- 
ment les lettres de sa mère. Elle les trouvait vives 
et agréables et disait qu'elles n'étaient point 
« figées (i) ». Sa mère lui renvoyait son compli- 
ment : « Je vis hier une de vos lettres entre les 
mains de l'abbé de Pontcarré; c'est la plus divine 
lettre du monde. Il n'y a rien qui ne pique et qui 
ne soit joli; il en a envoyé une copie à l'éminence; 
car l'original est gardé comme la châsse. » Il paraît 
que le sel était ce qui distinguait l'esprit de M me de 
Grignan, comme la grâce et le charme celui de la 
mère; elle pouvait même quelquefois s'élever jus- 
qu'à l'éloquence. On sait combien la mort de Tu- 
renne a inspiré M me de Sévigné. Sa fille lui avait 
répondu avec la même émotion, et l'on voudrait 
bien avoir cette autre oraison funèbre pour la com- 
parer à la première : « Je voudrais mettre tout ce 
que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une 
oraison funèbre. Vraiment votre lettre est d'une 
beauté et d'une énergie extraordinaire. Vous étiez 
dans ces bouffées d'éloquence que donne l'émotion 
de la douleur. » Cette émotion était assez vive pour 



(i) Voilà un de ces passages où il est difficile de savoir si 
l'expression est de la mère ou de la fille : « Je suis ravie 
que vous aimiez mes lettres, il est vrai que pour figées, 
elles ne le sont pas. » Est-ce une expression renvoyée ou 
une expression traduite ? Nous penchons pour la première 
hypothèse. 



DE MADAME DE GRIGNAN 53 

qu'elle put lui dire que le « cardinal de Bouillon ne 
lirait pas cet endroit sans pleurer ». Le mot de 
Saint-Hilaire, raconté par M me de Sévigné,. avait fait 
« frissonner » sa fille. Son âme, qui était d'une 
trempe mâle et élevée, avait été ébranlée par la 
mort d'un si grand homme. 

On est trop heureux de rencontrer de temps à 
autre quelques passages que l'on peut considérer 
comme textuels et qui sont alors de vrais fragments. 
Son procès étant gagné, M me de Grignan écrit à sa 
mère « qu'elle s'ennuie de ne plus être agitée par 
la haine ». Elle envoie à Corbinelli « toutes ses 
animosités ». Elle fait un éloge admirable d'un ma- 
gistrat « dont la justice est la passion dominante ». 
Elle disait que sa mère « s'était remariée en Pro- 
vence ». Elle « criait après ce temps qui lui empor- 
tait toujours quelque chose de sa belle jeunesse ». 
Elle aurait voulu que sa mère « vît son cœur »; elle 
en serait contente ; et M me de Sévigné, qui la con- 
naît, lui répond : « Vous n'êtes point une diseuse ; 
vous êtes sincère. » 

C'est encore à M me de Grignan qu'appartient cette 
pensée ingénieuse, sur laquelle M rae de Sévigné 
revient souvent : c'est « qu'on ne voit personne 
demeurer au milieu d'un mois parce qu'on ne sau- 
rait venir à bout de le passer ». Elle voulait dire 
par là « qu'on se tire de l'ennui comme des mauvais 
chemins et que personne ne demeure au milieu d'un 



54 LES LETTRES 

mois parce qu'il n'a pas le courage de l'achever. 
C'est comme de mourir, vous ne voyez personne 
qui ne sache se tirer de ce dernier rôle ». Avec le 
cours du temps, l'un des sujets les plus habituels 
des réflexions de M me de Grignan, c'est l'espérance : 
« L'espérance est si jolie, » disait-elle. Elle avait sur 
l'absence et l'inconstance des pensées assez pessi- 
mistes : « L'absence dérange bien des amitiés. » 
M me de Sévigné la relève sur ce point et trouve que 
« l'absence ne fait d'autre mal que de faire souf- 
frir ». Elle ignorait, pour sa part, ce que sa fille 
appelait « les délices de l'inconstance». 

Une circonstance se présenta qui mit encore en 
évidence ce qu'il y avait de mâle et de fort dans le 
caractère de M me de Grignan. Il s'agissait de signer 
quelque chose pour son mari. Tous ses amis de 
Paris, le cardinal (i), sa mère elle-même, lui con- 
seillaient de ne pas signer. M me de Grignan n'écouta 
qu'elle-même et les inspirations de sa conscience; 
elle signa. M me de Sévigné lui en exprime son 
admiration : « Vous me parlez de cette héroïque 
signature que vous avez faite pour M. de Grignan. 
Quand on a l'âme aussi parfaitement belle et bonne 
que vous l'avez, l'on ne consulte que soi. N'avez- 
vous pas vu combien vous avez été admirée ?N'êtes- 



(i) Le cardinal de Retz, parent des deux dames. 



DE MADAME DE GRIGXAN 5 5 

vous pas plus aise de ne devoir qu'à vous une si 
belle résolution? Vous ne pouviez mal faire : si 
vous n'aviez pas signé, vous faisiez comme tout le 
monde aurait fait ; en signant, vous faisiez au-delà 
de tout le monde; enfin, mon enfant, jouissez de la 
beauté de votre action. » 

La question des lectures était un grand sujet de 
conversation entre les deux dames, et aussi de gron- 
derie de la part de M me de Sévigné. Sa fille lisait en 
ce moment le livre de Josèphe; mais, suivant son 
habitude, elle restait au milieu : « Ce serait une 
honte dont vous ne pourriez pas vous laver de ne 
pas finir Josèphe; si vous saviez ce que j'achève, 
vous vous trouveriez bien heureuse d'avoir à finir 
un si beau livre. » — - « Je suis ravi que vous aimiez 
Josèphe; continuez, je vous en prie; tout est beau, 
tout est grand ; cette lecture est digne de vous ; ne 
la quittez pas sans rime ni raison. » — Ne lisez- 
vous pas toujours Josèphe? Prenez courage, ma 
fille, et finissez miraculeusement cette histoire. » — 
« Ne voulez-vous point achever Josèphe? » — 
Malgré toutes ces recommandations et objurgations, 
nous ne pouvons pas savoir si M me de Grignan a 
j amais fini la lecture de Josèphe, tant elle était ré- 
fractaire à l'achèvement d'une lecture. Singulier 
travers chez une femme si sérieuse et d'un goût si 
vif pour les choses de l'esprit. 

Il est vrai que M me de Grignan n'aimait pas 



56 LES Ll.i : 

les histoires, que ce fussent, d'ailleurs, des his- 
romancsques ou véridiques. Elle prêterait de 
beaucoup les livres de morale. Aussi se plaisait- 
elle aux Essais de Nicole, que sa mère aimait tant 
et qu'elle lui avait envoyés : * Vous me ravissez 
d'aimer les Essais. » Mais tandis qu'elle partageait 
le goût de sa mère pour ce livre, ce qui « ravi - 
sait » le bien bon, elle avait un contradicteur 
dans le marquis de Sévigné, qui, en cela, montrait 
un goût peut-être plus juste et plus fin que sa 
mère et que sa sœur. Il bétonnait avec raison que 
celle-ci o qui s'y connaissait bien et qui aimait 
tant les bons styles, put mettre en comparaison 
le stvle de Port- Royal et celui de M. Pascal... 
M. Nicole met une quantité de paroles dans le 
sien, qui fatigue et qui fait mal au cœur à la 
fin : c'est comme qui mangerait trop du blanc- 
manger. » Il poussait même la sévérité trop loin, 
lorsqu'il disait que le Traité de la connaissance de 
soi-même paraissait « distillé, sophistique, galimatias 
et par-dessus tout ennuyeux. » Si M me de Grignan 
aimait Nicole, elle parait encore plus avoir aimé 
Montaigne, car son frère ajoutait : « Pour vous 
adoucir l'esprit, je vous dirai que Montaigne est 
raccommodé avec moi. » En même temps qu'elle 
lisait les moralistes, elle posait elle-même des ques- 
tions de morale et elle demandait « si celui qui est 
en colère et qui le dit est supérieur au traditnr qui 



DE MADAME DE GRIGNAN 57 

cube son venin sous de belles et de douces 
apparences (1). » Son frère lui demande si cette 
question regarde M n,e de Lafayette, que M :,,e de Gri- 
gnan n'aimait pas, et qui a* était peut-être pas d'une 
parfaite sincérité. Cependant, M me de Grignan insistait 
et défendait son goût pour Nicole. Mais Charles de 
Sévigné ne cédait pas, et reprochait à sa sceur sa 
faiblesse pour le quintessencié : « Je vous dis que 
le premier tome des Essais de morale vous paraîtrait 
tout comme a moi, si la Marins et l'abbé Têtu ne 
vous avaient accoutumée aux choses fines et dis- 
tillées. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les galimatias 
vous paraissent clairs et aisés (2). Pascal, la Lo- 
gique, Plutarquc et Montaigne parlent tout autre- 
ment; celui-ci parle parce qu'il veut parler et sou- 
vent il n'a pas grand'chose à dire. » Qui ^ raison 
dans ce débat? Peut-être les deux parties. Le che- 
valier parle en homme de goût et en homme du 



(i Le marquis de Sévigné résumait la même question 
faite par sa sœur, mais en d'autres termes : « La question que 
vous faites des gens qui évaporent leur bile en discours im- 
pétueux et ceux qui la gardent sous des faux semblans. » 
On voit par là qu'il n'est pas facile de retrouver le texte 
primitif dans les réponses du correspondant. 

; Il faut avouer que le petit traite de l'Amour de 
Dieu, le seul écrit qui nous reste de M" 10 de Grignan, ne 
Justine que trop ce goût que lui reproche son frère pour le 
galimatias. 

8 



58 LES LETTRES 

monde. Il n'y a pas en effet à comparer pour le 
goût et pour l'esprit Nicole aux Provinciales. Mais 
M me de Grignan lisait les Essais en philosophe et 
M me de Sévigné les lisait en chrétienne; et, à ce 
double point de vue, il y avait beaucoup à profiter 
de ce livre, que les délicats comme M me de 
Lafayette n'aimaient pas. Il faut remarquer, d'ail- 
leurs, une légère inadvertance du jeune Sévigné, qui 
oppose, comme modèle de bon style, la Logique 
aux Essais, sans avoir l'air de savoir que les parties 
les plus agréables de la Logique de Port-Royal sont 
précisément de Nicole et qu'il oppose ainsi l'auteur 
à lui-même. Au reste, M me de Sévigné résistait sur 
ce point à son fils : « Quand vous avez cru que le 
sentiment de certaines gens me ferait changer, vous 
m'avez fait tort. » 

Beaucoup de passages se rapportent à l'amour 
tendre de M me de Sévigné pour sa fille; tantôt celle-ci 
sentait vivement cet amour et faisait des efforts pour 
y répondre: tantôt elle semble lui faire la leçon au 
nom d'une philosophie un peu chagrine. M me de 
Grignan paraissait dire que c'était à l'amour de faire 
des excès de passion et que l'amitié devait se tenir 
dans une plus juste mesure, et peut-être en tirait- 
elle quelque leçon à sa mère sur l'excès de son 
amour maternel. C'est au moins ce que l'on peut 
conjecturer d'après le passage suivant : « Je ne sau- 



DE MADAME DE GRIGNAN 59 

rais m'appliquer à démêler les droits de l'autre (i); 
je suis persuadée qu'ils sont grands; mais quand on 
aime d'une certaine façon et que tout le cœur est 
rempli, je pense qu'il est difficile de séparer si juste. 
Je ne trouve pas qu'on soit si fort maîtresse de 
régler les sentiments de ce pays-là; on est bien 
heureux quand ils ont l'apparence raisonnable. Je 
crois que, de toute façon, vous m'empêchez d'être 
ridicule; je tâche aussi de me gouverner assez sage- 
ment pour n'incommoder personne. » Ce passage 
ne peut avoir deux sens : évidemment la pauvre 
mère est obligée de défendre contre sa fille la vio- 
lence de sa passion maternelle; elle espère ne pas 
être ridicule ; elle tâche de ne pas importuner. Ce- 
pendant M me de Grignan ne peut s'empêcher d'être 
sensible à un si grand amour : « Vous êtes donc 
persuadée que j'aime ma fille plus que les autres 
mères? » Cet amour, selon M rae de Grignan, avait 
été pour sa mère un « préservatif », et M me de 
Sévigné entrait dans cette pensée en disant : « Il 
faudrait plus d'un cœur pour aimer tant de choses 
à la fois, » par allusion à la princesse de Tarente, 
qui lui avait envoyé un chien nommé Fidèle, nom 
« que ses amants n'avaient jamais mérité de porter ». 



(i) M me de Sévigné et M me de Grignan donnaient en 
plaisantant le nom de l'autre à l'amour en l'opposant à 
l'amitié. 



60 LES LETTRES 

Mais M™' de Grignan, de son côté, avait été si 
infidèle dans sa passion pour le chocolat que sa 
mère feignait de craindre pour elle-même : « Je ne 
sais si je ne dois pas trembler : puis-je espérer 
d'être plus aimable et plus parfaite ? Il vous faisait 
battre le cœur : peut-on se vanter de quelque for- 
tune pareille ? Vous devriez me cacher ces sortes 
d'inconstances. » 

On regrette d'avoir à dire que M me de .Grignan 
plaisantait avec sa mère des exécutions de Bretagne : 
« Vous me parlez fort plaisamment de nos misères; 
nous ne sommes plus si roués;., la penderie me 
parait maintenant un vrai rafraîchissement. » Ce- 
pendant ces plaisanteries elles-mêmes étaient-elles 
bien des plaisanteries, et n'avaient-elles pas quelque 
dessous de cartes ? « Ce que vous me dites de 
M. de Chaulnes est admirable. Il fut hier roué vif 
un homme qui confessa d'avoir eu dessein de tuer 
le gouverneur : pour celui-là, il méritait bien la 
mort. » N'est-ce pas dire qu'il y en avait eu d'autres 
qui ne la méritaient pas ? Qu'écrivait donc d'admi- 
rable M me de Grignan sur M. de Chaulnes? N'était- 
ce pas quelque comparaison avec la Provence, si 
paisible sous M. de Grignan? On aimerait à croire 
que cette ironie était affectée et cachait un blâme 
secret. N'y a-t-il pas quelque chose de semblable 
dans cette allusion aux affaires de Provence? 
« J'admire que vous ayez réussi à faire ce que vous 



DE MADAME DE GRIGNAN 6l 

voulez : c'est que vous êtes fort aimés. Nous 
sommes étonnés de voir qu'en quelque lieu du 
monde on puisse aimer un gouverneur (i). » En 
Provence, les populations étaient paisibles : c'était 
avec les autres autorités qu'on était à couteaux 
tirés. La municipalité d'Aix était, suivant M me de 
Grignan, « une caverne de larrons ». Mais elle 
aimait mieux la guerre que la paix. Elle était « pour 
la paix générale », c'est-à-dire pour la continuation 
de la guerre; mais « cette humeur guerrière » ne 
plaisait pas à Paris. On n'a jamais aimé en haut 
lieu les administrateurs de province qui vous font 
des affaires. Ces petites discordes paraissaient 
fastidieuses au ministre; aussi M m - de Sévigné, avec 
son tact de Parisienne, avait soin de n'en rien dire 
à M. de Pomponne, amico dipace e di repose Quel- 
quefois on n'avait pas de nouvelles à raconter : 
« Nous avons bien besoin, comme vous dites, de 
quelque événement, aux dépens de qui il appar- 
tiendra. » Quelquefois aussi les nouvelles étaient 
fausses: « Vous me dites des choses admirables : je 
les lis, je les admire, je les crois, et tout de suite 
vous me mandez qu'il n'y a rien de plus faux. » A 



(i) Voir aussi, n décembre 1675 : « Vous jugez superfi- 
ciellement de celui qui gouverne celle-ci quand vous croyez 
que vous feriez de même; non, vous ne feriez point comme 
il a fait ; le service du roi même ne le voudrait pas. » 



Gl LES LETTRES 

défaut de nouvelles, vraies ou fausses, on disait des 
bagatelles. M me de Sévigné avait reçu un petit 
chien de la princesse de Tarente, et elle avait un 
moment négligé sa chienne Marphise pour le nou- 
veau-venu. M me de Grignan en plaisante avec sa 
mère et l'accuse d'avoir fait la coquette : « Ce que 
vous me dites sur Fidèle est fort plaisant et fort 
joli : c'est la vraie conduite d'une coquette que 
celle que j'ai eue. » Un trait plus vif et plus osé 
était la comparaison des confesseurs et des amants : 
« Vous avez trouvé fort plaisamment d'où vient 
l'attachement qu'on a pour les confesseurs : c'est 
justement la raison qu'on a pour parler dix ans 
avec un amant, car, avec ces premiers, on est 
comme M Ile d'Aumale, on aime mieux dire du mal 
de soi que de n'en pas parler. <> 

Voici encore un résumé de lettre qui fait bien 
regretter l'original : « Ne vous retenez point 
quand votre plume veut parler de la Provence; ce 
sont mes affaires; mais ne la retenez en rien quand 
elle a la bride sur le cou; elle est comme l'Arioste : 
on aime ce qui finit et ce qui commence; le sujet 
que vous prenez console de celui que vous quittez 
et tout est agréable. Celui du froc aux orties que 
l'on jette tout doucement pour plaire à Sa Sainteté 
et le reste est une chose à mourir de rire;... je ne 
crois pas qu'il y ait rien au monde de plus plaisant : 
vous êtes plus gaie dans vos lettres que vous ne 



DE MADAME DE GRIGNAN 63 

l'êtes ailleurs. » M me de Grignan se plaignait d'être 
toujours accablée de société. Elle s'étonnait qu'on 
ne comprît point « qu'elle pût souhaiter d'être 
séparée de cette bonne compagnie ». Elle avait 
« soif d'être seule ». Elle racontait l'histoire d'une 
vieille veuve qui épousait un jeune homme; sur 
quoi M me de Sévigné répliquait : « C'est un grand 
bonheur de ne pas être coiffée de ces oisons-là : 
il vaut mieux les envoyer paître que de les y 
mener. » 

Le 17 janvier 1676, M me de Sévigné est atteinte 
de ce rhumatisme dont elle eut tant à souffrir pen- 
dant une année. Grâce aux distances, ce n'est que 
dans sa lettre du 9 février que M me de Grignan 
annonce qu'elle a reçu la nouvelle et exprime ses 
inquiétudes. Représentons-nous cet effet cruel des 
distances, que nous ne connaissons plus. En 
quelques heures, on communiquerait aujourd'hui, 
par le télégraphe, des Rochers à Grignan ; en deux 
jours, M me de Grignan serait venue retrouver sa 
mère. Mais alors les lettres elles-mêmes ne pou- 
vaient donner aucune sécurité; car, tandis qu'elles 
faisaient le chemin, la maladie pouvait s'aggraver et 
prendre une terminaison fatale; ou bien on souf- 
frait et on s'affligeait quand la maladie était 
guérie. Rappelons-nous ces douloureuses épreuves 
dont souffraient nos pères quand nous sommes 
tentés, par un raffinement esthétique, de mépriser 



64 LES LETTRES 

les progrès matériels de notre temps, et disons- 
nous que ces progrès sont aussi des progrés mo- 
raux, des progrés pour le cœur. Cependant, la 
maladie de M me de Sévigné s'était assez rapidement 
améliorée; elle s'inquiète des inquiétudes de sa 
fille : « Nous craignons la lettre où vous allez faire 
de grands cris sur le mal que j'ai eu... Vos frayeurs 
commencent justement dans le temps qu'il n'y a 
plus de sujet d'en avoir. » La lettre arrive : « Voilà 
justement ce que nous avions prévu; je vois vos 
inquiétudes et vos tristes réflexions dans le temps 
que je suis guérie. » Pendant tout le temps de h 
maladie de sa mère, c'est le marquis de Sévigné qui 
tient la plume, tantôt écrivant sous sa dictée, tantôt 
la remplaçant. Dans ce rôle de secrétaire, son carac- 
tère et son esprit se montrent sous le jour le plus 
charmant. Il aime tendrement sa mère sans ombre 
de jalousie, et il aime sa sœur, quoiqu'il la sache 
la préférée ; il fait tous ses efforts pour ménager sa 
sensibilité, sans cependant lui cacher la vérité; il 
s'amuse de son esprit : c'est lui qui a hérité de la 
grâce de sa mère; c'est sa sœur qui en a pris le 
sérieux et la force. 

Pendant que M me de Sévigné se rétablissait len- 
tement aux Rochers, M me de Grignan avait, de son 
côté, ses épreuves et ses misères. Elle accouchait 
prématurément à huit mois, par suite d'une impru- 
dence, et sa mère croyait tout d'abord que l'enfant 



DE MADAME DE GRIGNAN 6) 

était mort : « Quel dommage d'avoir perdu encore 
un pauvre petit garçon! » Le [rater, comme on 
l'appelle, tire occasion de cet événement pour faire 
valoir sa propre sagesse, que d'ordinaire on n'esti- 
mait guère: «Pour moi, » disait-il, « je n'accouche 
pas à huit mois. » Cependant l'enfant n'était pas 
mort, et, pendant quelque temps, la mère et la fille 
se bercent de l'espoir de le conserver. 11 s'agissait de 
savoir si l'enfant était bien de huit mois. De là, entre 
ces dames, des questions, des supputations assez 
plaisantes : « Je n'ose espérer que vous vous soyez 
trompée ; vous êtes plus infaillible que le pape. » — 
... « Je me fie fort à vos supputations, et je trouve 
vos réponses fort plaisantes. » — «... Je vous prie 
de compter les lunes pendant votre grossesse; si 
vous êtes accouchée un jour seulement sur la 
neuvième, le petit vivra. » — « Vous me marquez 
le 15 juin; nous avons supputé les lunes jusqu'au 
11 février; il est de deux jours dans la neuvième : 
c'est assez. » A défaut de ces supputations plus ou 
moins complaisantes, on se consolait avec des 
contes de bonne femme. On disait à Aix qu'il n'y 
a rien de si commun que les enfants venus à huit 
mois. « La rareté des enfans de neuf mois m'a fait 
rire. » Malgré toutes ces belles espérances, le 
pauvre enfant végéta pendant un an, et mourut à 
la fin de juin 1677. C'était le troisième enfant que 
perdait M me de Grignan. 



66 LES LETTRES 

A défaut des journaux et des gazettes, les lettres, 
à cette époque, donnaient les nouvelles du temps. 
M me de Grignan envoyait celles du Midi; M me de 
Sévigné celles du Nord : « Nous avons été bien 
aises d'apprendre par vous les nouvelles de Mes- 
sine; vous nous avez paru original (i) à cause du 
voisinage. » Mais quelles nouvelles que celles qui 
arrivaient huit jours après l'événement ! « Que 
vous êtes plaisants, vous autres, de nous parler de 
Cambrai! Nous aurons pris encore une ville avant 
que vous sachiez la prise de Condé. » M me de 
Grignan, avec son esprit positif, aurait volontiers 
trouvé là un prétexte pour abréger la correspon- 
dance; mais sa mère lui répond : « Ne nous 
mettons point dans la tête de craindre les contre- 
temps de nos raisonnements; c'est un mal que 
l'éloignement cause et à quoi il faut se résoudre; 
car, si nous voulions nous contraindre là-dessus, 
nous ne nous écririons plus rien. » 

Le seul fils que M me de Grignan ait conservé, 
c'est le marquis de Grignan. Il est souvent ques- 
tion de lui dans la correspondance. La mère était 
inquiète de le voir trop timide et avait peur qu'il 
ne devînt poltron. M me de Sévigné la tranquillisait 



(i) C'est-à-dire, de source première, sachant les choses 
d'original. (Note de l'édition Régnier.) 



DE MADAME DE GRIGNAN 6j 

sur ce point : « Je vous prie que sa timidité ne 
vous donne aucun chagrin... ce sont des enfances;., 
ne vous impatientez point à cet égard. » On crai- 
gnait aussi pour sa taille, un côté du corps était plus 
fort que l'autre. Les instructions de M me de Sévi- 
gné sur ce point étaient très sages : « On vous 
conseille de lui donner des chausses pour voir plus 
clair à ses jambes... Il faut qu'il agisse et qu'il se 
dénoue. Il faut lui mettre un petit corps un peu 
dur qui lui tienne la taille. Ce serait une belle chose 
qu'il y eût un Grignan qui n'eût pas la taille belle ! » 
Cependant la taille se remet, et la timidité com- 
mence à passer. « Vous me le représentez fort joli, 
fort aimable. Cette timidité vous faisait peur mal à 
propos. » On lui avait mis des chausses, et cela 
seul l'avait rendu brave : « Ils sont filles tant qu'ils 
ont une robe. » Sa mère se divertissait à commen- 
cer « sa petite éducation ». — « Vous prenez le 
chemin d'en faire un fort honnête homme. Vous 
lui faites un bien extrême de vous amuser à sa 
petite raison naissante : cette application à le culti- 
ver lui vaudra beaucoup. » M me de Grignan s'inquié- 
tait encore de ne pas trouver son fils assez vif, assez 
spirituel; il avait plus de sens que d'esprit : « J'ai- 
merais mieux, » répond M me de Sévigné, « son bon 
sens et sa droite raison que toute la vivacité de 
ceux qu'on admire à cet âge et qui sont des sots à 
vingt ans. Soyez contente du vôtre, ma fille, et 



é8 LES LETTRES 

menez-le doucement comme un cheval qui a la 
bouche délicate. » 

Il était aussi question souvent des filles dans la 
correspondance. L'ainée venait d'être mise au cou- 
:.:. suivant la tradition des nobles familles 
de ce temps-là, elle devait rester plus tard comme 
religieuse . ?■'." de Sévigné en avait « le cœur 
serré ». M= e de Grignan parait avoir eu plus de 
courage, quoiqu'elle-même ne craignit pas d'appe- 
ler le couvent a une prison ». L'enfant avait dissi- 
mulé c sa petite douleur ». La mère en avait 
probablement fait autant : « Vous avez un courage 
qui vous sert toujours dans les occasions. » L'en- 
fant s'habitua assez vite à cette séparation ; car 
de Sévigné écrit avec une admiration qui n'est 
pas sans quelque nuance de critique : « L'inhuma- 
nité que vous donnez à vos enfants est la chose la 
plus commode du monde. Voilà, Dieu merci, la 
petite qui ne songe plus ni à père ni à mère. » 
Tandis que l'ainée des filles, Marie-Blanche, était 
au couvent, la plus jeune, Pauline (plus tard 
de Simiane), était restée auprès de sa mère : 
c'était sur elle seulement que le sentiment maternel 
ie Grignan trouvait à se répandre : elle 
s'en amusait, e Pauline me parait digne d'être votre 
jouet. » Elle trouvait en elle sa ressemblance, sauf 

un petit nez carré » qui lui venait de sa grand'- 
mére. « Je trouve plaisant que les nez des Grignan 



DE MADAME DE GRIGNAN 69 

n'aient voulu permettre que celui-là, et n'aient pas 
voulu entendre parler du vôtre. » 

Au milieu de ces conversations de famille, la 
moraliste et la philosophe ne faisaient jamais défaut 
chez M me de Grignan, et M me de Sévigné admirait 
sa philosophie : « Les réflexions que vous faites 
sur les sacrifices que l'on fait à la raison sont fort 
justes et fort à propos dans l'état où nous sommes; 
il est bien vrai que le seul amour de Dieu peut 
nous rendre heureux en ce monde et en l'autre. Il 
y a très longtemps qu'on le dit; mais vous y avez 
donné un tour qui m'a frappée. » La mort du ma- 
réchal de Rochefort, qui meurt à quarante ans au 
milieu des honneurs qu'il a désirés, suggérait à 
M me de Grignan des réflexions philosophiques sur 
« la liberté que prend la mort d'interrompre la 
fortune ». Elle demandait à sa mère « si elle était 
dévote ». Elle-même était lasse, « non de la dévo- 
tion, mais de n'en point avoir ». A propos de 
M. de Rochefort, elle faisait remarquer « qu'il avait 
seulement oublié de souhaiter de ne pas mourir si 
tôt ». Elle n'aimait pas l'expression de Nicole, 
le moi. Elle trouvait avec Chapelain « une nuance 
de ridiculité dans cette expression ». Qu'eût-elle 
dit de l'usage que nous en faisons aujourd'hui? Elle 
parlait « des ridicules qui venaient des défauts de 
l'àme », et M me de Sévigné n'entendait pas très 
bien ces paroles, mais elle les expliquait en disant 



70 LES LETTRES 

qu'il « faut mettre au premier rang du bon ou du 
mauvais tout ce qui vient de ce côté-là; les senti- 
ments du cœur me paraissent seuls dignes de consi- 
dération ». La mort et la confession de la Brinvil- 
liers étaient aussi un sujet de réflexions sérieuses 
exprimées sous une forme plaisante. M me de Grignan 
ne voulait pas croire qu'elle pût aller en paradis : 
« Je crois que vous avez contentement. Sa vilaine 
âme doit être séparée des autres. » Elle trouvait 
« qu'assassiner était une bagatelle en comparaison 
d'être huit mois à tuer son père, à recevoir ses 
caresses et toutes ses douleurs, où elle ne répondait 
qu'en doublant la dose ». 

M me de Grignan mêlait à ses lettres des théories 
cartésiennes que M me de Sévigné n'entendait pas 
bien. Celle-ci chargeait Corbinelli de lui répondre : 
« Corbinelli vous répondra sur la grandeur de 
la lune et sur le goût amer ou doux. Il m'a 
contentée sur la lune, mais je n'entends pas bien 
le goût. Il dit que ce qui ne nous parait pas 
doux est amer ; je sais bien qu'il n'y a ni doux ni 
amer, mais je me sers de ce qu'on nomme doux et 
amer pour le faire entendre aux grossiers. » M me de 
Grignan avait écrit à Corbinelli une lettre que sa 
mère trouvait « la plus agréable qu'on puisse voir ». 
Celle-ci promet de la montrer au père Le Bossu, 
qui est son Malebranche, pour avoir son avis; mais 
Corbinelli assure que « M me de Grignan en sait plus 



DE MADAME DE GRIGNAN 71 

qu'eux tous ». Au milieu de toute cette philoso- 
phie, elle trouvait encore matière à rire et à faire 
rire sa mère : « Vous êtes la plus plaisante créature 
du monde avec votre sagesse et votre sérieux; si 
vous vouliez prendre soin de ma tête, je serais 
immortelle. » Une des plus piquantes de ces anec- 
dotes qui souvent nous échappent est celle que 
M me de Sévigné reproduit en ces termes : « Nous 
avons ri aux larmes de cette fille qui chanta tout 
haut dans l'église cette chanson gaillarde dont elle 
se confessait : rien au monde n'est plus nouveau ou 
plus plaisant. Je trouve qu'elle ne pouvait faire 
autrement; le confesseur la voulait entendre puis- 
qu'il ne se contentait pas de l'aveu qu'elle lui en 
avait fait. Je vois le bonhomme pâmé de rire le 
premier de cette aventure. Nous vous mandons 
souvent des folies, mais nous ne pouvons vous 
payer celle-là. » 

Enfin, vers la fin de i6j6, une grande question 
était débattue : celle d'un voyage à Paris ; M me de 
Grignan était suspendue entre le oui et le non, et, 
en bonne cartésienne, elle écrivait que « l'incerti- 
tude ôte la liberté ». Elle disait qu'elle entend d'un 
côté une voix qui lui crie : « Ah! ma mère! ma 
mère! » et de l'autre une voix qui la retient à 
Grignan. Et elle restait suspendue « comme le 
tombeau de Mahomet ». Cependant le oui l'emporte; 
la résolution est prise, et M me de Grignan part pour 



72 LES LETTRES DE MADAME DE GRIGN'AX 

Paris, où elle reste plusieurs mois. La correspon- 
dance s'arrête du 13 décembre 1676 jusqu'au 8 juin 
1677. — Reposons-nous aussi, avec ces dames, 
et suspendons ici la première partie de ce travail. 




SECONDE PARTIE 



1677 — 1694 




'est le 6 juin 1677 , après six mois 
de séjour à Paris, que la correspon- 
dance recommence entre M me de Sé- 
vigné et sa fille. La séparation, comme 
toujours, avait été cruelle. M me de Grignan avait 
pleuré en quittant sa mère, ce qui était rare : 
« C'est une affaire pour vous; pour moi, c'est 
mon tempérament. » M me de Sévigné, sans sa 
fille, se trouvait « toute seule, toute nue ». Mais 
un nouveau sujet de chagrin s'ajoutait à celui- 
là : l'inquiétude sur la santé de M me de Grignan : 

10 



74 LES LETTRES 

« Votre poitrine me tient fort au cœur (i). » C'est 
le sujet de bien des plaintes. Elle craint que ce ne 
soit une grande fatigue pour sa fille d'écrire si sou- 
vent et si longuement : « Je me suis fâchée que vous 
m'ayez écrit une si grande lettre en arrivant à Melun. » 
Le plus triste de ces séparations, c'est qu'elles 
étaient nécessaires, tant la vie commune était 
difficile. Les humeurs étaient si peu concordantes, 
que ces deux femmes, si attachées qu'elles fus- 
sent l'une à l'autre, ne pouvaient s'entendre que 
de loin. C'était un sujet de remords de part et 
d'autre : « Ne nous mettons plus dans le cas, » disait 
M me de Sévigné, toute prête à s'accuser la première, 
« qu'on vienne nous faire l'abominable compliment 
de nous dire avec toute sorte d'agrément que, pour 
être fort bien, il ne faut nous revoir jamais. » La 
santé de M me de Grignan souffrait et de son tempé- 
rament contenu et des tendres importunités de sa 
mère : « Ah! ma fille, nous étions d'une manière 
sur la fin qu'il fallait faire comme nous avons fait. 
Dieu nous montrait sa volonté par cette conduite; 
mais il faut voir s'il ne veut pas bien que nous nous 
corrigions. Faisons nos réflexions, chacune de notre 
côté, afin que, quand il plaira à Dieu que nous nous 



(i) Elle dit ailleurs : « La bise de Grignan me fait mal à 
votre poitrine. » (29 décembre 1688.) 



DE MADAME DE GRIGS&S J'y 

retrouvions ensemble, nous ne retombions point 
dans de pareils inconvénients. » 

M me de Grignan, affranchie de la contrainte qui 
pesait sur elle en présence de sa mère, avait 
éprouvé du soulagement pendant ce long voyage : 
« Il faut des remèdes extraordinaires aux per- 
sonnes qui le sont; les médecins n'eussent jamais 
imaginé celui-là. » M me de Grignan, de son côté, 
écrivait à Corbinelli et se plaignait à lui en riant 
des inquiétudes excessives de sa mère, qui, la 
troublant elle-même, rejaillissaient sur sa santé; 
elle eût voulu que celui-ci fit retomber sur sa mère 
une partie de ses propres torts. Mais ce sage 
ami lui répondait avec une rude franchise et se 
refusait à cette petite complicité : « Non, madame, 
je ne gronderai pas M ce votre mère; elle n'a pas 
tort, et c'est vous qui l'avez. Où diable avez-vous 
vu qu'elle veuille que vous soyez aussi rondelette 
que M me de Castelnau? N'y a-t-il pas de degré entre 
votre maigreur excessive et un pâton de graisse (i) ?. . 
Est-ce ainsi qu'un prodige doit raisonner? Vous 
moquez-vous encore de mettre M. de Grignan aux 
prises avec M me de Sévigné! Vous me faites une 
représentation fort plaisante de la cascade de vos 



i « Pâton se dit d'un petit oiseau bien gras. » Diction- 
naire de Furetière.) 



j6 LES LETTRES 

frayeurs, dont la réverbération vous tuait tous trois. 
Ce cercle est funeste, mais c'est vous qui le faites. 
Je suis mal content de vous; je ne vous trouve point 
juste; je suis honteux d'être votre maître. Si votre 
père Descartes le savait, il empêcherait votre âme 
d'être verte, et vous seriez bien honteuse qu'elle 
fût noire. » 

Cependant, une fois loin de Paris, il semble 
que M me de Grignan se laissait aller bien sincère- 
ment au charme de sa mère ; oubliant ces petites 
discordes, dont elle était à la fois la cause et la vic- 
time, elle jouissait alors de ce ravissant esprit qui se 
dépensait tout entier pour elle; elle se remettait à 
désirer d'être ensemble : « Vous me dites mille dou- 
ceurs sur l'envie que vous avez de faire un voyage 
avec moi, et de causer et de lire!.. Il y a une per- 
sonne qui me disait l'autre jour qu'avec toute la ten- 
dresse que vous avez pour moi, vous n'en faites pas 
le profit que vous pourriez en faire; mais c'est une 
folie que je vous dis là; et je ne voudrais être 
aimable que pour être autant dans votre goût que je 
suis dans votre cœur. » 

Ce fut quelques jours après son retour que M me de 
Grignan perdit le pauvre enfant né avant terme dont 
nous avons parlé plus haut. Cette perte, à laquelle 
on s'attendait, paraît avoir été supportée assez faci- 
lement par sa mère, qui n'avait pas affecté un excès 
de sensibilité. Aussi M me de Sévigné lui écrivait-elle : 



DE MADAME DE GRIGNAX 77 

« Je ne sais où vous prenez cette dureté : je ne la 
trouve que pour vous; mais pour moi et pour tout 
ce que vous devez aimer, vous n'êtes que trop sen- 
sible; vous en êtes dévorée et consumée. » Doit-on 
croire que c'est ici la mère qui prête sa sensibilité à 
sa fille, ou ne serait-ce pas qu'elle la connaissait 
mieux qu'elle ne se connaissait elle-même, qu'elle 
la voyait souffrir d'une sensibilité au dedans qui ne 
sait point s'épancher et qui se dévore et se consume 
elle-même? On voit encore que les autres enfants ne 
souffrirent pas beaucoup de la perte de leur frère : 
« Je suis étonnée que le petit marquis et sa sœur 
n'aient point été fâchés du petit frère; cherchons un 
peu où ils auraient pris ce cœur tranquille. » M me de 
Grignan trouvait dans le christianisme une source 
de consolation : « Vous dites si bien : Il faut faire 
l'honneur au christianisme de ne pas pleurer le bon- 
heur de ces petits anges. » 

Après la perte de cet enfant, M me de Grignan 
avait encore auprès d'elle, pour se consoler, son 
fils le marquis, et sa fille Pauline, plus tard M me de 
Simiane. Mais elle craignait dans son austérité de 
se laisser aller à l'amour maternel; elle semblait 
y voir une faiblesse; sa mère, au contraire, la ras- 
surait et l'encourageait tendrement : « Aime\, 
aime\ Pauline- donnez-vous cet amusement; ne 
vous martyrisez pas à vous ôter cette petite per- 
sonne. Tâtez, tàtez un peu de l'amour maternel. 



78 LES LETTRES 

On le doit trouver assez joli quand c'est un choix 
du cœur. » Pendant que Pauline était auprès de 
sa mère, Marie-Blanche était au couvent; et sa 
mère n'était pas sans en souffrir quelque peu ; 
car M me de Sévigné lui écrivait : « Vous m'atten- 
drissez pour la petite; je la crois jolie comme un 
ange, vos filles d'Aix vous la gâteront entièrement; 
du jour qu'elle y sera, il faudra dire adieu à tous ses 
charmes. Ne pourriez-vous pas l'amener? Hélas! on 
n'a que sa pauvre vie en ce monde : pourquoi s'ôter 
ces petits plaisirs-là ? » 

La perte d'un petit enfant n'empêchait pas les 
contes un peu gaillards d'aller leur train. C'est à une 
histoire de ce genre racontée par M me de Grignan que 
sa mère fait allusion dans le passage suivant : « Nous 
avons ri aux larmes, le bon abbé et moi, de l'his- 
toire de la petite Madeleine. Vraiment, c'est bien à 
vous à dire que vous ne savez point narrer et que 
c'est mon affaire. Je vous dis que vous conduisez 
toute la dévotion de la petite Madeleine si plaisam- 
ment que ce conte ne doit rien à celui de cette her- 
mitesse dont j'étais charmée. Je trouve que les 
hermites jouent de grands rôles en Provence. » 
Charles de Sévigné, prenant la plume après sa 
mère, s'égayait à son tour sur ce sujet : « Nous 
sommes tous fort édifiés de la dévotion de la petite 
Madeleine;... il n'est ferveur que de novice... 
Prenez garde où l'a jetée l'extrémité de son zèle. 



DE MADAME DE GRIGNAN 79 

J'en souhaite autant à notre petite Marie; mais je 
voudrais bien qu'elle me prît pour son hermite. » On 
devine assez quel était le fond de cette histoire plai- 
sante; mais on aimerait à l'avoir d'original. 

Pour se distraire, pendant son voyage, d'une 
longue traversée sur la Saône, M me de Grignan 
avait lu le traité du père Le Bossu sur le Poème 
épique, mais elle n'en avait pas été charmée. Elle 
était peu sensible aux beautés épiques de l'antiquité. 
Dans la fameuse querelle, elle serait plutôt pour 
les modernes contre les anciens. Sa mère la ren- 
voyait pour ce débat à Charles de Sévigné : 
« Mon fils vous répondra sur tout ce que vous dites 
du poème épique. Je crains qu'il ne soit de votre 
avis par le mépris que je lui ai vu pour Énée. 
Cependant, tous les grands esprits sont dans le 
goût de ces anciennetés. » M me de Sévigné, en sa 
qualité d'ancienne précieuse, n'est pas»- loin de 
penser comme sa fille : « Je crois, ma fille, que je 
serais fort de votre avis sur le poème épique : le 
clinquant du Tasse m'a charmée; je m'assure pour- 
tant que vous vous accommoderez de Virgile. » 
Les héros d'Homère paraissaient grossiers à M me de 
Grignan et elle en parlait sans respect : « Vous 
nous les ridiculisez extrêmement. Nous trouvons, 
comme vous dites, qu'il y a de la feuille qui chante 
à ce mélange des dieux et des hommes. Cependant 
il faut respecter le père Le Bossu. » — Elle lui dit 



So LES LETTRES 

encore : « Vous avez fait une rude campagne dans 
l'Iliade. » Cependant le marquis de Sévigné, malgré 
ce qu'avait prédit sa mère, était du parti des 
anciens et ne pardonnait pas l'hérésie de sa sœur : 
« Ne lisez point Virgile, » lui écrivait-il; « je ne vous 
pardonnerais pas les injures que vous pourriez lui 
dire. Cependant si vous pouviez vous faire expliquer 
le sixième livre, et le neuvième, où est l'aventure 
de Nisus et d'Euryale, vous y trouveriez du plaisir. 
Turnus vous paraîtrait digne de votre amitié; et 
je craindrais fort pour M. de Grignan si un pareil 
personnage venait aborder en Provence. Je vous 
souhaiterais du meilleur de mon cœur une telle 
aventure; puisqu'il est écrit que vous devez avoir 
la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fut de 
cette sorte que par Vindèfectibilitê de la matière et 
les négations non conversibles. » M me de Grignan, 
en effet, aimait mieux la philosophie que la poésie, 
et, si elle avait la tête tournée, c'était de ce côté- 
là. Elle était tenue au courant par Corbinelli des 
discussions philosophiques qui avaient lieu à 
Commercy, chez le cardinal de Retz, et dont le 
principal héros était dom Robert ou dom Desga- 
bets (i), que M me de Grignan appelait « un éplu- 



(ij Voyez Victor Cousin, Fragmens de philosophie 
moderne. Le Cardinal de Ret% cartésien. 



DE MADAME DE GRIGNAN 8l 

cheur d'écrevisses». Elle entendait par là un faiseur 
de difficultés. M me de Sévigné la trouvait bien 
indulgente : « Seigneur Dieu ! s'il introduisait tout 
ce que vous dites : plus de jugement dernier ; Dieu 
auteur du bien et du mal; plus de crimes! appelleriez- 
vous cela éplucher des écrevisses ? » 

Dans les lettres suivantes, nous avons la bonne 
fortune de trouver des paroles textuelles de M me de 
Grignan, qui peuvent nous donner quelque idée de 
son style : « Je reprends, ma. fille, les derniers 
mots de votre lettre; ils sont assommants : vous ne 
sauriez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez 
plus; j'étais le désordre de votre esprit, de votre 
santé, de votre maison; je ne vaux rien du tout 
pour vous. » Dans la même lettre, M me de Sévigné 
cite encore ces paroles de sa fille qui témoignent 
d'un ' bien grand désenchantement de la vie : 
« Quand la vie et les arrangements sont tournés 
d'une certaine façon, qu'elle passe donc cette vie, 
tant qu'elle voudra et même le plus vite qu'elle 
pourra. » En lisant de telles paroles, d'un ton si 
différent de celles de M me de Sévigné, comment ne 
pas regretter une correspondance qui nous eût fait 
connaître à vif une personne si originale et qui 
écrivait d'une manière si mâle et si hardie ! Citons 
encore une autre parole de M me de Grignan qui 
mérite d'être retenue. Elle disait que l'amitié se 
montre surtout dans les petites choses; dans les 

ii 



82 LES LETTRES 

grandes, l'amour-propre a trop de part; et « l'inté- 
rêt de la tendresse est noyé dans celui de l'orgueil». 
Nous avons bien ici le texte même de M me de 
Grignan ; car M me de Sévigné ajoute : « Voilà une 
pensée! » 

La séparation de M me de Sévigné et de sa fille ne 
fut pas cette fois de longue durée. Partie de Paris 
au mois de juin 1677, elle y retourne en octobre 
et y passe deux ans entiers. Ce long séjour fut 
malheureusement comme le précédent, semé de 
nuages et d'orages; et aussi, comme par le passé, 
une fois séparée de sa mère, M me de Grignan se 
repentait et se faisait mille reproches amers de 
n'avoir pas su jouir comme elle l'aurait dû de ce 
temps de vie commune. On finit par être touché de 
ces plaintes, qui paraissent avoir été sincères et qui 
sont le retour d'une humeur qui n'avait pu se chan" 
ger et se maîtriser : « Je n'ai pu voir tout ce que 
vous me dites de vos réflexions et de votre repen- 
tir sur mon sujet sans fondre en larmes. Ah! ma 
très chère ! que voulez- vous dire de pénitence et de 
pardon ? » 

Le mal était toujours le caractère contenu et 
intérieur de M me de Grignan, qui ne savait ou 
ne pouvait s'épancher : « Si votre coeur était un 
peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste. 
Parlez, éclaircissez-nous ; on ne devine point... 
L'on se trouve toujours bien d'avoir de la sincé- 



DE MADAME DE GRIGNAN 8} 

rite. » Il y avait donc eu des picotements de la 
fille à la mère ; car celle-ci lui demande « de répa- 
rer les petites injustices qu'elle lui avait faites. » 
Mais, quels que pussent être ces torts, M me de 
Grignan les avouait et s'en confessait avec humilité 
et tendresse : « Ne me dites plus que je vous 
regrette sans sujet : où prenez-vous que je n'en 
aie pas tous les sujets du monde?... Soyez bien 
assurée que mon amitié, que vous appelez votre 
bien, ne vous peut jamais manquer. » Bien loin de 
triompher de ce retour de sa fille, M me de Sévigné 
essayait au contraire d'adoucir ce qu'il pouvait 
avoir d'amer, en feignant d'avoir tout oublié : « Je 
ne me souviens plus de tout ce qui m'avait paru 
des marques d'éloignement et d'indifférence;... il 
me semble que cela ne vient pas de vous, et je 
prends toutes vos tendresses, et dites et écrites, 
pour le véritable fond de votre cœur pour moi. » 
M me de Grignan remerciait sa mère du « retour » 
de son cœur. « Que veut dire retour ? Mon cœur 
n'a jamais été détourné de vous. Je voyais des 
froideurs sans pouvoir les comprendre, non plus 
que celles que vous aviez pour ce pauvre Corbi- 
nelli. » M me de Sévigné n'était pas, en effet, la 
seule victime de l'humeur de la fille; celle-ci mar- 
tyrisait aussi son pauvre maître de philosophie : 
« C'était une sorte d'injustice dont j'étais si bien 
instruite et que je voyais tous les jours si claire- 



84 LES LETTRES 

ment qu'elle me faisait pétiller. Bon Dieu! combien 
était-il digne du contraire ! » 

Un autre sujet de conversation plus agréable 
entre les deux dames était la petite Pauline, que 
M me de Grignan gardait auprès d'elle, et pour 
laquelle elle prenait un goût de plus en plus vif. 
Elle y voyait l'image de sa mère : « Je suis ravie, » 
disait celle-ci, « qu'elle vous fasse souvenir de moi ; 
vous me la dépeignez charmante, et je crois tout 
ce que vous m'en dites. » Pauline était demeurée 
au couvent pendant le temps que sa mère avait 
passé à Paris. M me de Sévigné, qui n'aimait pas les 
couvents, se félicitait qu'elle n'y eût pas été gâtée. 
« Je suis étonnée qu'elle ne soit pas devenue sotte 
et ricaneuse dans ce couvent. Ah! que vous avez 
bien fait, ma fille, de la prendre! » M me de Grignan, 
moins sévère qu'on ne l'aurait pu croire, ne crai- 
gnait pas d'encourager ou du moins d'abandonner 
à lui-même le petit amour-propre de Pauline, et 
sa mère approuvait cette conduite : « Vous avez 
raison de supprimer la modestie de Pauline; elle 
serait usée à quinze ans ; une modestie prématurée 
et déplacée pourrait faire de méchants effets. » 
Pauline écrit à sa grand'mêre; et déjà celle-ci parle 
« de son style ». C'est un don de famille (1). 



(1) Nous avons des lettres de Pauline (M me de Simiane) 



DE MADAME DE GRIGXAX 85 

M me de Grignan ne jouissait toujours qu'avec 
quelques remords des plaisirs de la maternité. Elle 
racontait à sa mère et ses plaisirs et ses scrupules. 
Celle-ci la rassurait et la louait fort de jouer avec 
ses enfants. Voici un charmant tableau qui nous 
revient par ricochet : « Que vous avez bien fait de 
fourrer dans votre litière tous vos petits enfants ! La 
jolie petite compagnie ! Ne vous ôtez point toutes 
ces petites consolations. » 

Il était si souvent question de la santé dans ces 
lettres qu'il est inutile d'insister sur ce sujet : ce 
serait toujours la même chose. Disons seulement 
que M mc de Grignan se félicitait en quelque sorte 
de ses maux, parce qu'ils occupaient assez sa mère 
pour lui faire oublier le chagrin de la séparation : 
« Votre poitrine est comme des morailles (i) qui 
m'empêchent de sentir le mal de ne vous avoir 
plus : je tiens de vous cette comparaison. » La 
poitrine allant mieux, M rae de Grignan disait à sa 
mère « qu'elle n'avait qu'à rire, puisqu'elle n'avait 
plus que l'absence à soutenir ». La préoccupation 



Elles sont bien inférieures à celles de sa grand'mère et 
probablement aussi à celles de- sa mère. Elles sont 
naturelles et sensées, mais froides et sans le moindre 
agrément. 

(1) Espèce de tenailles que les maréchaux mettent au nez 
ou à la lèvre des chevaux. (Dictionnaire de l'Académie, 
1694.) 



86 LES LETTRES 

de sa santé avait conduit M me de Grignan à l'étude 
de la médecine, et sa mère la félicitait de ce singu- 
lier goût : « Je suis persuadée qu'avec cette intel- 
ligence et cette facilité d'apprendre que Dieu vous 
a donnée, vous en saurez plus que les médecins ; 
il vous manquera quelque expérience; et vous ne 
tuerez pas impunément comme eux; mais je me 
fierais plutôt à vous qu'à eux... Apprenez, apprenez; 
il ne vous faudra point d'autre licence que de 
mettre une robe comme dans la comédie. » M me de 
Grignan, comme toutes les personnes qui se 
piquent de médecine, raisonnait sur son état : 
(( Vous parlez de votre mal avec une capacité qui 
m'étonne. » Elle souffrait à la fois du vent du 
nord et du vent du midi, qui sont les deux fléaux 
de la Provence. Elle écrivait à sa mère : « La déli- 
catesse de ma poitrine égale nos âges. » 

Quelque chrétienne que fût M me de Sévigné, elle 
avait une dévotion éclairée et élevée; et cette 
dévotion s'entendait avec la philosophie de M me de 
Grignan pour rejeter les sottes superstitions. Celle- 
ci lui avait décrit avec dégoût un dîner de trappistes. 
Elle lui répond : « Le dîner que vous me dépei- 
gnez est horrible; je ne comprends pas cette sorte 
de mortification, c'est une juiverie, et la chose du 
monde la plus malsaine. » Elles avaient cependant 
l'une et l'autre des remords sur la tiédeur de leur 
dévotion ; et M me de Grignan exprimait à sa mère 



DE MADAME DE GRIGNAN 87 

sur ce sujet des pensées que celle-ci lui renvoyait 
en ces termes : « Je vous admire sur tout ce que 
vous dites de la dévotion. Eh! mon Dieu! il est 
vrai que nous sommes des Tantales : nous avons 
l'eau tout auprès de nos lèvres; nous ne saurions 
boire. Un cœur de glace, un esprit éclairé ; c'est 
cela même (i). » Ces derniers traits semblent bien 
être de M me de Grignan, puisque sa mère ajoute : 
« C'est cela même. » Ces traits d'ailleurs désignent 
bien plus la dévotion de la fille que celle de la mère : 
celle-ci pouvait avoir en religion un cœur tiède, 
mais non un cœur de glace. La fille, au contraire, 
paraît n'avoir jamais vu dans la religion que le 
dogme et la pratique ; la pensée et la politique 
constituaient sa religion ; mais le cœur n'y était pour 
rien. Aussi n'aimait-elle pas en parler : «Je parlerais 
longtemps là-dessus, » lui écrit sa mère, « et j'en eusse 
été ravie, quand nous étions ensemble ; mais vous 
coupie^ court, et je reprenais tout aussitôt le silence. » 
Ainsi, ce n'étaient pas seulement des expansions 
indiscrètes et excessives qui glaçaient M me de Gri- 
gnan; c'était la conversation elle-même quand elle 
touchait aux choses élevées et délicates. L'abon- 
dance de sa mère paraît lui avoir été pénible. C'est 
là un trait de caractère qui lui fait peu d'honneur et 



(1) Ces derniers mots sont dans l'édition de 1754- 



50 LES LETTRES 

qui nous la rend peu agréable. Peut-être aussi 
était-ce la gêne où elle était en face d'elle-même en 
matière religieuse qui lui faisait éviter ces sujets. 
On n'a jamais su, peut-être n'a-t-el!e jamais su ce 
qu'elle en pensait véritablement. 

Citons bien vite quelques mots tendres et aima- 
bles pour compenser cette sécheresse. M me de 
Grignan demandait à sa mère de lui faire cadeau 
d'une écritoire qu'elle aimait beaucoup : « Vraiment 
oui, je vous la donne, cette écritoire... Vous me 
ravissez en me priant absolument de vous la donner : 
je ne crois pas que ces deux mots se soient jamais 
trouvés ensemble. » Elle avait reçu la visite de deux 
conseillers bourguignons, dont le pays lui avait 
rappelé sa mère. « Vous avez donc fait quelque 
réflexion au pays de ces deux conseillers bourgui- 
gnons : c'est le pays de ma mère. » Nous avons vu 
déjà que M me de Grignan n'aimait pas la vie, et elle 
exprimait à sa mère le désir de ne point lui survivre. 
M me de Sévigné était profondément touchée de ce 
vœu triste et tendre : « Si j'avais un cœur de cristal 
où vous puissiez voir la douleur qui m'a pénétrée, 
vous connaîtriez avec quelle vérité je souhaite que 
la Providence ne dérange point l'ordre de la 
nature. » A ces traits vifs sortis du cœur se mêlaient 
toujours çà et là quelques réflexions philosophiques. 
Le jeu que M me de Grignan aimait le mieux, parce 
qu'il convenait à son génie froid et calculateur, 



DE MADAME DE GRIGN'AK 89 

était le jeu des échecs : il lui fournissait matière à 
réflexions : « Vous me dites sur les échecs ce que 
j'ai souvent pensé; je ne trouve rien qui rabaisse 
tant l'orgueil; ce jeu fait sentir la misère et les 
bornes de l'esprit. » Le temps qui coule était aussi 
l'un des objets les plus habituels de pensées mélan- 
coliques; elle disait : « Il est quelquefois aussi bon 
de le laisser passer que de le vouloir retenir. » 
Voici encore une autre pensée, qui est devenue 
plus tard le motif du Diable Boiteux de Le Sage : 
« Ce que vous m'avez mandé de ce monde, qui 
paraîtrait un autre monde si on voyait le dessous 
des cartes de toutes les maisons, me parait une bien 
plaisante et bien véritable chose. » 

Vers le mois de mai 1680, M me de Sévigné part 
pour les Rochers, et sa fille se plaint vivement et 
spirituellement de ce surcroit de distance qui les 
sépare. Sa mère ne fait que la répéter : « Il me 
semble que je vous ai mandé tout ce que vous me 
dites sur la furie de ce nouvel éloignement : faut-il 
que nous ne soyons pas encore assez loin et qu'après 
mûre délibération, nous y mettions encore cent 
lieues volontairement ? Je vous renvoie quasi votre 
lettre; c'est que vous avez si bien tourné ma pensée 
que je prends plaisir à la répéter. » Néanmoins, 
avec sa philosophie à la La Rochefoucauld, M me de 
Grignan ajoutait qu'il y avait à tout des consola- 
tions : « Vous me dites fort plaisamment qu'il n'y 



90 LES LETTRES 

a qu'à laisser faire l'esprit humain, qu'il saura bien 
trouver ses petites consolations et que c'est sa 
fantaisie d'être content. » Ailleurs elle avait déjà 
soutenu « qu'il n'y a pas d'absence », voulant dire 
sans doute que des âmes qui sont pleines l'une de 
l'autre n'ont pas besoin d'être réunies en un point 
de l'espace et qu'elles ne sont jamais réellement 
absentes l'une pour l'autre. Mais M rae de Sévigné 
ne goûtait pas cette philosophie idéaliste : « Com- 
ment appelez-vous ce que l'on sent quand la pré- 
sence est si chère ? Il faut par nécessité que le 
contraire soit bien amer. » 

Quelque magnifique que fût la vie des grands 
seigneurs d'autrefois, elle était, au fond, assez 
misérable par la disproportion des ressources et des 
dépenses. Pendant l'hiver, M. et M me de Grignan 
étaient obligés de vivre à Aix, qui était la capitale 
de leur gouvernement, et ils y faisaient des dépenses- 
royales; après l'hiver, il fallait revenir à leur châ- 
teau pour faire des économies. M me de Grignan 
disait qu'elle aurait eu besoin « que l'année n'eût 
que six mois ». M me de Sévigné n'aimait guère ce 
système. Elle trouvait que ce grand train était plutôt 
nuisible qu'utile au crédit de M. de Grignan : « Si 
cela servait à la fortune de quelqu'un de votre 
famille, je le souffrirais; mais vous pouvez compter 
qu'en ce pays-ci (à la cour), vous serez trop 
heureuse si cela ne vous nuit pas. L'intendant ne 



DE MADAME DE GRIGNAN 91 

parle que de votre magnificence, de votre grand 
air, de vos grands repas. M me de Vins » (la fille de 
Pomponne) « en est tout étonnée, et c'est pour avoir 
cette louange que vous auriez besoin que l'année 
n'eût que six mois. Cette pensée est dure de songer 
que tout est sec pour vous jusqu'au mois de jan- 
vier. » Ainsi cette magnificence qui ruinait M me de 
Grignan nuisait presque à son crédit, car on savait 
que sa fortune n'était pas en proportion. Elle n'y 
trouvait même pas l'avantage de s'y amuser et d'en 
tirer du plaisir; car c'était une fatigue pour elle, et 
elle se retirait dans sa chambre pendant que ses 
hôtes s'amusaient à ses frais. Elle regrettait un peu 
ces dépenses quand elles étaient faites, aurait voulu 
être restée à Paris, et, dans son injustice, faisait 
retomber le tort de son départ sur tout le monde, 
et même sur sa mère : « Je voudrais bien que vous 
ne me missiez pas dans le nombre de ceux que 
vous trouvez qui souhaitaient votre départ. » 
Malgré ces dépenses excessives, on se plaignait 
encore à Aix « de la frugalité du régal ». Même la 
vie à Grignan n'était qu'une économie relative : 
« Vous savez bien que, quand nous étions seuls, 
nous étions cent dans votre château. » Mais M me de 
Grignan ne voulait pas croire que « le nombre ôtât 
la douceur et le soulagement du bon marché ». Elle 
était un peu piquée des réflexions maternelles; elle 
expliquait longuement la nécessité de toutes ces 



92 LES LETTRES 

profusions, et sa mère s'excusait en répondant : 
« Je me suis dit tout ce que vous me dites; mais 
on vous en parle pour entendre vos raisons. » 

Ainsi, M me de Grignan, malgré sa grandeur ou à 
cause d'elle, passait sa vie dans les soucis, et elle 
les approfondissait encore par la réflexion : « Vos 
rêveries ne sont jamais agréables ; vous vous les 
imprimez plus fort qu'une autre. » Elle ne trouvait 
même pas beaucoup de distraction dans la lec- 
ture, car elle n'aimait pas les lectures frivoles et 
divertissantes ; elle n'aimait que les pensées sérieuses, 
qui contribuaient à l'attrister : « Vos lectures sont 
trop épaisses, » lui écrit sa mère ; «vous vous ennuyez 
des histoires et de tout ce qui n'applique pas. C'est 
un malheur d'être si solide et d'avoir tant d'esprit. » 
Sur ce mot, M me de Sévigné craint que sa fille ne 
s'effarouche et ne le prenne à mal ; elle se hâte de 
l'expliquer dans la lettre écrite le lendemain : 
« Vous croyez peut-être sur ce que je vous ai dit 
que vous aviez trop d'esprit, que je vais disant une 
sottise, dont vous m'accusâtes à Paris, qui est d'as- 
surer comme une buse que ma fille est malade 
parce qu'elle a trop d'esprit. Je ne dis vraiment pas 
de ces fadaises-là. » On voit à quel point M me de 
Sévigné a peur des petites susceptibilités de sa fille, 
celle-ci étant toujours prête à se raidir et à repartir. 
Cette injustice allait quelquefois jusqu'à faire des 
reproches à sa mère de la froideur de son attache- 



DE MADAME. DE GRIGNAN 93 

ment. C'est ainsi qu'à propos du surcroit de dis- 
tance que le séjour des Rochers mettait entre elles, 
elle trouvait que sa mère « n'était pas assez touchée 
de cet éloignement ». Celle-ci s'étonnait avec rai- 
son d'un si singulier reproche. Peut-être venait-il 
d'un besoin subit de tendresse, car, en même 
temps, sa fille la priait « de l'aimer toujours davan- 
tage, et toujours davantage ». 

On sait que la religion de M me de Grignan n'était 
pas la même que celle de sa mère. Celle-ci était, au 
fond, très janséniste et presque prédestinatienne, 
tant elle faisait la part grande à la volonté de la 
Providence. M me de Grignan trouvait qu'on exagé- 
rait en ce sens et se plaignait de l'abus que l'on fait 
de l'intervention de Dieu dans les affaires humaines : 
« Vous dites que c'est pour se prendre à Dieu de 
tout. Lisez, lisez ce traité que je vous ai marqué, 
et vous verrez que c'est à lui, en effet, qu'il faut 
s'en prendre. » Sans doute, M me de Grignan, avec 
son esprit philosophique et un peu profane, voulait 
qu'on réservât les causes secondes ; mais c'était là, 
pour sa mère, une pensée mondaine et trop peu 
religieuse : « On s'en tient ordinairement aux 
pauvres petites causes secondes, et l'on souffre avec 
impatience ce qu'on devrait recevoir avec soumis- 
sion. » On devine que M me de Grignan n'aimait 
pas à s'expliquer sur ces questions; elle les éludait 
comme touchant « à des mystères inconcevables ». 



94 LES LETTRES 

C'est ce qu'il est permis de conjecturer du passage 
suivant : « Je ne vous obligerai plus de répondre 
sur cette divine Providence, que j'adore et que je 
crois qui fait et ordonne tout : je suis assurée que 
vous n'oseriez traiter cette opinion de mystère in- 
concevable avec votre père Descartes; ce serait que 
Dieu eût fait le monde sans régler tout ce qui s'y 
fait, qui serait une chose inconcevable. » Dans le 
fond, M me de Grignan était pélagienne ; elle défen- 
dait le libre arbitre contre les excès jansénistes de 
M me de Sévigné. « M me de La Sablière, » répondait 
celle-ci, « fait un bon usage de son libre arbitre; mais 
n'est-ce pas Dieu qui la fait vouloir? N'est-ce pas 
Dieu qui a tourné son cœur? Si c'est là ce que 
vous appelez libre arbitre, ah! je le veux bien. Nous 
reprendrons saint Augustin... Il appelle notre libre 
arbitre une délivrance et une facilité d'aimer Dieu, 
parce que nous ne sommes pas sous l'empire du 
démon et que nous sommes élus de toute éternité. » 
A cette philosophie augustinienne M me de Grignan 
opposait une philosophie stoïcienne : « Vous savez 
le dessous des cartes; vous êtes bien plus sage, 
vous, ma fille, qui tâchez de trouver bon ce que 
vous avez et de gâter ce que vous n'avez pas. Vous 
vous dites que tous les biens apparents des autres 
sont mauvais; vous les regardez par la facette la 
plus désagréable : vous tâchez à ne pas mettre votre 
félicité dans ce qui ne dépend pas de vous. » Ce 



DE MADAME DE GRIGNAN 9 5 

haut détachement stoïcien ne paraît pas avoir été 
fondé sur l'attente de la vie future, car sa mère lui 
écrit : « L'éternité me frappe un peu plus que 
vous ; » mais elle ajoute aussitôt : « C'est [que j'en 
suis plus prés. » Malgré sa résistance à la doctrine 
janséniste, M me de Grignan s'était cependant mise à 
lire saint Paul et saint Augustin : « Vous lisez donc 
saint Paul et saint Augustin ! Voilà les bons ou- 
vriers. » Sa mère saisit l'occasion pour lui prêcher 
le plus pur de la doctrine janséniste; puis elle s'ar- 
rête, craignant de la blesser : « Je hais mortellement 
à vous parler de tout cela : pourquoi m'en parlez- 
vous ? » Et elle ajoute : « Je vous parlerai une autre 
fois de votre hérésie. » 

De quelle hérésie s'agissait-il donc ? De rien 
moins que de l'inutilité du baptême. On voit à 
quel point M me de Grignan était pélagienne : Jésus- 
Christ étant mort pour sauver les hommes, pour- 
quoi cette mort ne suffit-elle pas ? M me de Sévigné 
répondait : « Non, ma fille, quand vous en de- 
vriez désespérer, la mort de Jésus-Christ ne suffit 
pas sans le baptême : il le faut d'eau ou de 
sang;... rien du vieil homme n'entrera dans le ciel 
que par la régénération de Jesus-Cbrist. » On 
devine pourquoi M me de Grignan « coupait court » 
sur ces matières : c'est qu'elle sentait en elle un 
fond de résistance et de libre pensée dont nous ne 
pouvons pas et dont elle ne pouvait pas elle-même 



96 LES LETTRES 

sonder la profondeur, mais qui éclatait malgré elle 
de temps en temps. Cet esprit de libre pensée 
paraît d'ailleurs avoir été en s' accusant de plus en 
plus. N'y a-t-il pas du Voltaire dans cette allusion 
que M me de Sévigné renvoie à sa fille : « Vous dites 
que vous ne parlez de la Providence que quand 
vous avez mal à la poitrine. » Sa mère la rappelait 
à de meilleurs sentiments qu'elle avait eus l'année 
précédente : « Pourquoi ne dites-vous 'plus, comme 
Vannée passée, que nos craintes, nos raisonnements, 
nos décisions, nos conclusions, nos volontés, nos 
désirs ne sont que les exécuteurs de la volonté de 
Dieu ?... Je vous assure qu'il n'y a aucune expé- 
rience de physique qui soit plus amusante que l'exa- 
men et la suite et la diversité de tous nos senti- 
ments. Ainsi vous voyez bien que Dieu le veut peut 
être paraphrasé de mille manières. » Ce n'étaitpas 
seulement par philosophie que M me de Grignan 
n'aimait pas à s'expliquer sur le jansénisme, c'était 
encore par politique; sa mère le sentait bien, et lui 
disait : « Je vous admire, en vérité, d'être deux 
heures avec un jésuite sans disputer; il faut que 
vous ayez une belle patience pour lui entendre dire 
ses fades et fausses maximes. Je vous assure que, 
quoique vous m'ayez souvent repoussée politiquement sur 
ce sujet, je n'ai jamais cru que vous fussiez d'un 
autre sentiment que moi, et j'étais quelquefois un 
peu mortifiée qu'il vie fût comme défendu de causer 



DE MADAME DE GRIGNAN 97 

avec vous sur une matière que j'aime, sachant bien 
qu'au fond de votre âme, vous étiez dans les 
bonnes et droites opinions... Puisque vous lisez les 
Épitres de saint Paul, vous puisez à la source, et je 
ne veux pas dire davantage ». 

Nous avons déjà cité quelques-uns des traits 
mordants et acérés qui échappent à M me de Grignan 
et qui sont d'une tout autre touche que les petites 
méchancetés enjouées de M me de Sévigné. Voici 
encore un trait de ce genre que celle-ci reproduit 
littéralement : « Vous m'avez réjouie en me parlant 
de ces carmélites dont les trois vœux se sont 
changés en trois choses tout à fait convenables à 
des filles de sainte Thérèse : l'intérêt, V orgueil et la 
haine. » M me de Sévigné n'a pas de ces duretés 
cruelles; elle les admire dans sa fille, mais elle ne 
les trouverait pas d'elle-même. Voici un autre mot, 
vraiment éloquent, mais qui, cette fois, aurait pu 
être de M rae de Sévigné, car on en trouve souvent 
de semblables chez elle : « Mon Dieu ! que vous 
dites bien sur la mort de M. de La Rochefoucauld 
et de tous les autres. On serre la file, il n'y paraît 
plus. » Ailleurs, ce sont des traits de gaîté dont 
nous ne comprenons pas très bien le sens : « La 
comparaison de Carthage (i) et de votre chambre 



(i) Il s'agit de la chambre de M mc de Grignan à l'hôtel 



9» LES LETTRES 

est tout à fait juste et belle ; elle saute aux yeux. 
J'aime ces sortes de folies. » Peut-être est-ce une 
pensée de sa fille qu'elle lui renvoie en ces termes : 
« Ce que tu vois de l'homme n'est pas V homme (i), » 
car elle ajoute aussitôt : « Si j'avais quelqu'un à 
m'aider à philosopher, je pense que je deviendrais 
une de vos écoliêres. » M me de Grignan lisait des 
livres un peu surannés, que le goût vif et pur de 
M me de Sévigné n'aimait guère : « Je ne prendrai 
pas votre père Sénaut (2). Où allez-vous chercher 
cet obscur galimatias ? >■> M me de Grignan aimait à 
citer ou à refaire des maximes de La Rochefoucauld. 
Celui-ci avait dit : « Nous n'avons pas assez de 
force pour suivre toute notre raison. » La comtesse 
retournait la proposition et disait : « Nous n'avons 
pas assez de raison pour employer toute notre 
force, » et sa mère trouvait qu'elle disait cent fois 
mieux que La Rochefoucauld. Une autre maxime 
fine et délicate est celle-ci : « Il est plus poli d'ad- 
mirer que de louer. » Encore quelques paroles 
textuelles, d'un tour vif et mordant. A propos de la 
question de la régale, où le clergé de France prenait 



Carnavalet. M™» de Grignan avait fait probablement allu- 
sion au Pendent opéra interrupta de Virgile. 

(1) Ces mots sont en italiques. 

(2) Auteur d'un traité estimé sur l'Usage des passions. 



DE MADAME DE GRIGNAN 99 

parti pour le roi contre le pape, c'est-à-dire contre 
lui-même, M me de Grignan le comparait à la femme 
de Sganarelle, dans le Médecin malgré lui : « De 
quoi vous mêlez-vous, saint-père? Nous voulons 
être battue! » Et, à propos de la même querelle, 
où les évêques étaient divisés, elle remarquait que 
ceux-ci « se disaient autant de vérités que d'injures » . 

M me de Grignan, comme toutes les personnes 
dont l'amour-propre est très fier, aimait à se dimi- 
nuer et à se rabattre elle-même pour ne pas être 
rabattue par autrui. Cette humilité voulue nous 
vaut, de la part de sa mère, un portrait d'elle, flatté 
sans doute, mais dont les traits essentiels paraissent 
vrais : « A qui en avez-vous, ma bonne, de dire pis 
que pendre de votre esprit si beau et si bon ? Y a- 
t-il quelqu'un au monde qui soit plus éclairé et plus 
pénétré de la raison et de vos devoirs ? Et vous vous 
moquez de moi, vous savez bien que vous êtes au- 
dessus des autres; vous avez de la tête, du jugement, 
du discernement, de l'incertitude à force de lu- 
mières, de l'habileté, de l'insinuation, des desseins 
quand vous voulez, de la prudence, de la conduite, 
de la fermeté, de la présence d'esprit, de l'élo- 
quence et le don de vous faire aimer quand il vous 
plaît, et quelquefois plus et beaucoup plus que vous 
ne voudriez ; pour tout dire, en un mot, vous avez 
du fond pour être tout ce que vous voudrez. » 

Tous ces traits accumulés répondent très bien à 



100 LES LETTRES 

l'idée que l'on se fait de la grande dame, femme de 
tête, habile aux affaires, propre au gouvernement, 
connaissant les hommes et sachant user avec eux 
d'insinuation et d'adresse, un peu irrésolue par l'a- 
bondance des idées; mais, après tout, ayant toujours 
une conduite ferme et suivie. Ajoutez-y le revers de 
la médaille : peu de tendresse, si ce n'est par élans 
subits; point de grâce, de l'esprit par saillies, mais 
une certaine sécheresse; peu de religion, une philo- 
sophie froide et raisonneuse; dépensière et magni- 
fique, et en cela seulement entraînée par la passion 
plus que parla raison, mais la passion de la grandeur 
plus que de la jouissance ; au résumé, une femme 
de haut mérite, mais non pas égale à sa mère, car 
celle-ci a poussé jusqu'au génie les qualités propres 
à la femme et a pu les répandre en abondance' dans 
une œuvre de femme, tandis que M me de Grignan, 
pour donner sa mesure, aurait dû avoir un plus 
vaste théâtre et être appelée, comme M me de Main- 
tenon ou la princesse des Ursins, au maniement des 
grandes affaires, au gouvernement d'un état. 

C'est probablement la disproportion de ses facultés 
et de son rôle qui la troublait et l'attristait. La corres- 
pondance, qui était le tout pour sa mère, n'était 
pour elle qu'un accessoire et peut-être un poids. Aussi 
revenait-elle sans cesse sur la pauvreté et la médio- 
crité de ses lettres; elle les trouvait « insipides et 
sottes ». Sa mère lui répond : « Voilà deux mots 



DE MADAME DE GRIGNAN 101 

qui n'ont jamais été faits pour vous. Vous n'avez 
qu'à penser et à dire : Tout est nouveau, tout est 
brillant, et d'un tour noble et agréable». Tout en 
dépréciant ses propres lettres, elle avait des traits 
mordants pour caractériser celles des autres. Par 
exemple, elle disait que, dans les lettres de la prin- 
cesse de Vaudemont, « tout était Brébeuf », c'est- 
à-dire déclamatoire et emphatique, quoique la per- 
sonne ne le fût pas : « Ah ! que la vision de Brébeuf 
est plaisante ! C'est justement cela : Tout est Bré- 
beuf! Cette application frappe l'imagination; elle 
est juste et digne de vous. Il est vrai qu'il y a des 
gens dont le style est si différent qu'on ne les sau- 
rait reconnaître. » 

M me de Grignan annonce à sa mère qu'elle 
viendra bientôt à Paris : c'est un grand sujet de 
joie; mais elle aimait à gâter ses joies, et, avant 
d'en jouir, elle en voyait la fin. La marquise lui 
reproche cet excès de philosophie : « Vous êtes si 
philosophe, ma très chère enfant, qu'il n'y a pas 
moyen de se réjouir avec vous; vous anticipez sur 
vos espérances et vous passez par-dessus la posses- 
sion de ce qu'on désire pour y voir la sépara- 
tion. » 

Il semble même que M rae de Grignan se fit un sys- 
tème de mêler à ses plaisirs des réflexions sérieuses 
« sur le mensonge éternel de nos projets ». Elle 
appelait cela « se laisser obscurcir », dans la crainte 



102 LES LETTRES 

d'un accident imprévu, « si la joie était toute pure 
et brillante ». 

Cette tournure d'esprit, qui rendait M me de Gri- 
gnan mécontente des choses, contribuait sans 
doute à la rendre aussi, comme nous l'avons vu, 
mécontente d'elle-même. Elle se voyait en noir et 
se jugeait sévèrement par excès d'idéal : « Vous 
êtes bien injuste dans le jugement que vous faites 
de vous ; vous dites que, d'abord, on vous croit 
assez aimable, et qu'en vous connaissant davantage 
on ne vous aime plus; c'est précisément le con- 
traire. D'abord, on vous craint; vous avez un air 
assez dédaigneux, on n'espère point être de vos 
amis; mais, quand on vous connaît, on vous adore 
et on s'attache entièrement à vous ; si quelqu'un 
paraît vous quitter, c'est parce qu'on vous aime et 
qu'on est au désespoir de ne pas être aimé autant 
qu'on voudrait. » Dans le fait, y a-t-il un vrai dés- 
accord entre ce portrait et celui que M me de Grignan 
faisait d'elle-même? Il nous semble que non. Ce 
charme qu'on trouvait d'abord dans son amitié, et 
ce refroidissement qui venait ensuite, parce qu'on 
n'était pas assez aimé, n'est-ce pas là, précisément, 
ce que disait la fiére comtesse lorsqu'elle avouait 
que d'abord on la trouvait assez aimable, et qu'en- 
suite on ne l'aimait plus ? Il est vrai que M me de 
Sévigné ajoutait un nouveau trait : c'est que ce 
n'était pas tout d'abord que l'on trouvait sa fille 



DE MADAME DE GRIGNAN IO3 

aimable; son abord était plutôt dédaigneux. Ainsi, 
elle commençait par la froideur : quand on avait 
brisé cette première glace, on trouvait un fond qui 
faisait désirer d'entrer dans son amitié, c'est le mo- 
ment où elle était aimable ; mais si l'on voulait aller 
plus avant, on rencontrait une nouvelle barrière de 
glace semblable à la première, et on se retirait. En 
un mot, malgré son esprit, malgré sa beauté, malgré 
la force de son caractère, il y avait en elle un froid 
qui éloignait la sympathie. Elle le savait, elle en 
souffrait, et elle le disait avec cette clairvoyance que 
donne la supériorité de l'esprit. 

A propos de ces refroidissements qui se produi- 
sent de temps en temps et quelquefois pour toujours 
dans les affections, M me de Grignan disait que 
l'amitié était un vieux carrosse où il y a toujours 
quelque chose à refaire. M me de Sévigné exprimait 
son étonnement de cette pensée : « Je croyais tout 
le contraire, et que ce fût pour Vautre » (l'amour) 
« que ces dégingandements fussent réservés. » Ces 
plaintes de M me de Grignan sur les relâchements de 
l'amitié pouvaient se rapporter soit à sa dame de 
compagnie Mongobert, soit à un voisin et ami, 
M. de Lagarde. Pour la première, nombre de lettres 
sont remplies d'allusions à ses jalousies et à ses 
froideurs. M me de Sévigné, indulgente et voyant 
dans les coeurs, attribuait ces petites sécheresses à 
un excès d'attachement qui ne se trouvait pas satis- 



104 LES LETTRES 

fait. Elle conseillait d'aller droit à la source du mal 
par une explication franche et cordiale. M me de Gri- 
gnan y répugnait, toujours par la même cause, le 
défaut d'expansion. Il semble cependant que cette 
explication ait eu lieu et qu'elle ait eu le résultat que 
M me de Sévigné avait prédit, car elle écrit : « Que 
dites-vous, ma chère enfant, de l'esprit de Montgo- 
bert? ou plutôt de son cœur? N'est-ce pas cela dont 
je vous répondais? Je connaissais le fond; il était 
caché sous des épines, sous des chagrins, sous des 
visions; et tout cela était de l'amitié, de l'atta- 
chement et de la jalousie. Vous voyez qu'il ne faut 
pas juger sur les apparences. » M me de Sévigné en 
jugeait de même du refroidissement de M. de La- 
garde, dont M me de Grignan se plaignait également 
et qu'elle décrivait en traits précis et fins : « Voici 
le portrait que vous en faites vous-même : un retran- 
chement parfait de toutes sortes de liaisons, de commu- 
nications et de sentiments, » froideur d'autant plus 
dangereuse « qu'elle est cachée sous des fleurs et 
couverte de beaucoup de paroles de bienséance. Ah 
a belle amitié ! la belle amitié !... Tout cela chan- 
gera quand le moment sera venu. » 



DE MADAME DE GRIGNAN IO5 



II 



Ici la correspondance s'arrête pendant quatre an- 
nées (\ 680-1 684); elle reprend de 1684 a 1685 par 
suite du voyage de M me de Sévigné aux Rochers. 
Cette fois, les rôles sont renversés. C'est M me de 
Sévigné qui est en province; c'est M rae de Grignan 
qui reste à Paris, et qui donne par conséquent les 
nouvelles du grand monde et de la cour; elle lui 
parlait en particulier de la haute situation de M me de 
Maintenon : « Vous m'avez fait bien plaisir de me 
parler de Versailles; la place de M me de Maintenon 
est unique dans le monde; il n'y en a jamais eu, il 
n'y en aura jamais (de semblable?) » En même 
temps, M me de Grignan écrivait aussi des choses 
tristes et tendres sur leur nouvelle séparation. Elle 
avait souffert en voyant la chambre de sa mère toute 
grand* ouverte : « Pourquoi vous allez-vous blesser à 
l'épée de voir ma chambre ouverte ? Qui est-ce qui 
vous pousse dans ce pays désert ? » Elle trouvait pour 
sa mère une parole vraiment charmante, et qui nous 
prouve que son humeur s'était adoucie pendant ce 
long commerce de quatre ans : c'est « qu'elle la 

14 



IOé LES LETTRES 

regrettait comme on regrette la santé », c'est-à-dire 
« comme le plaisir des autres plaisirs », comme un 
bien exquis qu'on n'apprécie jamais mieux que quand 
on en est privé. Elle communiquait à sa mère une 
nouvelle de famille : c'est que M lle de Grignan, la 
fille de son mari, était venue se réfugier au couvent 
de Gif sans en avertir personne : « J'en suis, » lui dit 
sa mère, «plus fâchée que surprise; elle nous portait 
tous sur ses épaules; tous nos discours lui déplai- 
saient. » 

Autres nouvelles : il fallait rebâtir Grignan. 
« Quelle dépense hors de saison! Il vous arrive des 
sortes de malheurs qui ne sont faits que pour vous. » 
Elle avait été à Gif voir M Ue de Grignan; celle- 
ci avait été malade. Pomponne avait une abbaye. 
Une autre nouvelle était le mariage de M lle d'Alezac, 
avec M. de Polignac. M me de Grignan en parlait à 
sa mère d'une manière agréable et piquante : « L'état 
dans lequel vous me représentez M lle d'Alezac est 
trop charmant : c'est une petite pointe de vin qui 
réveille et réjouit toute une âme; il ne faut pas 
s'étonner si elle en a une présentement... Je suis 
persuadée que M. de Polignac en a deux. » Le pré- 
cepteur du marquis de Grignan, M. du Plessis, était 
tombé dans la pièce d'eau du bon abbé à Livry, pro- 
bablement sans grand danger. M me de Grignan plai- 
santait sur cette chute, et sa mère lui renvoie sa plai- 
santerie en ces termes : « Le bon abbé remercie 



DE MADAME DE GRIGNAN I07 

M. du Plessis de l'honneur qu'il a fait à son canal; 
cela lui parait un coup de partie pour cette pièce 
d'eau ; après cette espèce de naufrage, la sécheresse, 
la bourbe, les grenouilles feront tout ce qu'il leur 
plaira; nous serons toujours un canal où M. du 
Plessis a pensé se noyer. » Autre histoire qui fai- 
sait allusion à un scandale du temps : « Vous me, 
contez trop plaisamment l'histoire de M. de Vil- 
lequier et de sa belle-mère; elle ne doit pas être 
une Phèdre pour lui. Si vous aviez relu cet endroit, 
vous comprendriez bien de quelle façon je l'ai 
compris en le lisant; il y a quelque chose de l'his- 
toire de Joconde, et cette longue attention qui 
ennuie la femme de chambre est une chose admi- 
rable {i)- » 

Voici un exemple de cette agréable figure de 
rhétorique que l'on appelle la suspension : « Jamais 
rien n'a été si plaisant que ce que vous me dites 
de cette grande beauté qui doit paraître à Ver- 
sailles, toute fraîche, toute pure, toute naturelle et 
qui doit effacer toutes les autres beautés. Je vous 
assure que j'étais curieuse de son nom, et je m'at- 
tendais à quelque nouvelle beauté arrivée et menée 
à la cour; je trouve tout d'un coup que c'est une 
rivière qui est détournée de son chemin, toute pré- 



(1) Voir, pour le détail, t. VII, p. 320, notes 4 et 5. 



108 LES LETTRES 

rieuse qu'elle est, par une armée de quarante mille 
hommes; il n'en faut pas moins pour lui faire un 
lit. » Il semble aussi que M rae de Grignan avait usé 
d'une autre figure de rhétorique, la prosopopée, 
adressée au père de M me de Sévigné mort en duel : 
« Vous en apostrophez l'âme de mon pauvre père 
pour vous faire raison de la patience de quelques 
courtisans. Dieu veuille qu'il ne soit point puni 
d'avoir été d'un caractère opposé! » On devine que 
M me de Grignan avait vu à Versailles, non sans 
colère, certains courtisans supporter trop patiem- 
ment les injures. De là cette apostrophe à l'âme de 
son grand-père ; elle eût pu également s'adresser à 
l'âme de son père, grand duelliste et grand batailleur. 
Mais Versailles et la cour n'étaient pas seulement 
pour M. et M me de Grignan un lieu de plaisir et de 
fêtes. C'était encore, comme pour tous les courtisans 
d'alors, la source de la fortune et des grâces. Ils y 
allaient, tantôt l'un, tantôt l'autre; et M me de Gri- 
gnan trouvait que son mari s'y portait mieux qu'ail- 
leurs. Elle expliquait très bien comme, en ce pays- 
là, on paraissait s'oublier soi-même en ne songeant 
qu'à soi : « Vous expliquez divinement cette manière 
de s'oublier soi-même en ce lieu-là, quoiqu'en effet 
on n'y songe qu'à soi, sous l'apparence d'être en- 
traîné par le tourbillon des autres. Il n'y a qu'à 
répéter vos propres paroles : On y est si caché et si 
enveloppé qu'on a toutes les peines du monde à s'y recon- 



DE MADAME DE GRIGNAN IO9 

naître pour le but des mouvements qu'on se donne. Je 
défie l'éloquence de mieux expliquer cet état. » 
C'est en effet là une pensée très pénétrante et ex- 
primée finement à la manière de La Rochefoucauld. 

M me de Sévigné revient à Paris, et la correspon- 
dance, interrompue en 1685 par ce retour (sauf une 
petite reprise d'un mois en 1687), ne reprend défi- 
nitivement qu'en 1688, pour continuer sans inter- 
ruption jusqu'en 1690. Il n'y a donc plus que deux 
ans de correspondance : M me de Sévigné a soixante- 
deux ans et M me de Grignanen a quarante-deux. La 
jeunesse était passée pour celle-ci, la vieillesse arri- 
vait pour celle-là. Les enfants grandissaient; le petit 
marquis faisait à Philipsbourg ses premières armes; 
Pauline, retirée du couvent, se formait à côté de sa 
mère. On l'avait menée à Marseille. M me de Grignan 
racontait son étonnement et ses joies : « Ma chère 
enfant, votre vie de Marseille me ravit; j'aime cette 
ville, qui ne ressemble à nulle autre. Ah! que je 
comprends bien les sincères admirations de Pau- 
line ! Que cela est naïf! que cela est vrai ! que toutes 
ces surprises sont neuves! Il me semble que je 
l'aime et que vous ne l'aimez pas assez. » 

C'est que M me de Grignan se plaignait vivement des 
défauts que le couvent n'avait pas corrigés : « Vous 
voudriez qu'elle fût parfaite ; avait-elle gagé de l'être 
au sortir du couvent? Vous vouliez donc qu'elle fût 
un prodige prodigieux comme il n'y en a jamais eu ? » 



110 LES LETTRES 

Cependant M me de Grignan insistait et relevait sur- 
tout l'humeur revêche de sa fille. M me de Sévigné 
lui répondait admirablement : « Je n'eusse jamais 
cru qu'elle eût été farouche, je la croyais toute de 
miel; mais ne vous rebutez point, elle a de l'esprit, 
elle vous aime, elle s'aime elle-même, elle veut 
plaire... Entreprenez donc de lui parler raison et 
sans colère, sans la gronder, sans l'humilier, car 
cela révolte. » M me de Grignan était pour l'autorité 
et l'éducation dure; M me de Sévigné, plus libérale et 
toute moderne, était pour l'éducation attrayante et 
douce : « Faites-vous de cet ouvrage une affaire 
d'honneur et même de conscience. » On commen- 
çait aussi à s'occuper des lectures de Pauline. Celle- 
ci, comme sa mère, n'aimait pas l'histoire : « Je la 
plains de ne point aimer à lire des histoires, c'est 
un grand amusement. Estime-t-elle au moins les 
Essais de morale et l'Abbadie,. comme sa chère 
maman ? » Elle avait un confesseur qui voulait lui 
interdire les pièces de théâtre. La dévotion éclairée 
et l'esprit élevé de M me de Sévigné se révoltent con- 
tre cette pratique étroite, que M me de Grignan n'était 
pas très éloignée d'approuver : « Je ne pense pas 
que vous ayez le courage d'obéir à votre père Lan- 
terne. Youdriez-vous ne pas donner le plaisir à 
Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en faire quelque 
usage en lisant les belles comédies de Corneille, et 
Polyeucte, et China, et les autres ? N'avoir de la 



DE MADAME DE GRIGNAN III 

dévotion que ce retranchement sans y être portée 
par la grâce de Dieu me parait être bottée à cru. Je 
ne vois pas que M. et M me de Pomponne en usent 
ainsi avec Félicité, à qui ils font apprendre l'italien 
et tout ce qui sert à former l'esprit. » Pomponne, 
comme on sait, touchait de bien prés à Port-Royal, 
et c'était tout dire. 

N'oublions pas quelques plaisanteries qui vien- 
nent encore de temps en temps égayer des lettres 
de plus en plus sérieuses. « Ce que vous dites sur 
la pluie est trop plaisant. Qu'est-ce que c'est que 
de la pluie? comment est-elle faite? est-ce qu'il y a 
de la pluie? Et comparer celles de Provence aux 
larmes des petits enfants qui pleurent de colère et 
non de bon naturel, je vous assure que rien n'est 
plus plaisamment parlé. Est-ce que Pauline n'en 
riait pas de tout son cœur? » Un autre trait rappelle 
encore plus le tour d'esprit de la comtesse dans sa 
jeunesse et sa bizarre gaîté; c'est ce mot sur la 
grossesse de M me de Rochebonne : « Ah! que vous 
êtes plaisante de l'imagination que M rae de Roche- 
bonne ne peut être dans l'état où elle est qu'à coups 
de pierres (i). Quelle jolie folie! C'est ainsi que 
Deucalion et Pyrrha raccommodèrent si bien l'uni- 
vers. Ceux-ci en feraient bien autant en cas de 



(i) Allusion à un rondeau de Benserade. 






112 LES LETTRES 

besoin. Voilà une vision bien plaisante! » Citons 
encore une fin de lettre qui fit beaucoup rire 
M me de Sévigné et son fils. « Votre frère lut l'autre 
jour l'endroit de votre lettre où vous me disiez que 
vous vouliez m'avoir : Oui, sans doute, je veux, 
je prétends vous avoir comme les autres. — Adieu, 
les autres! Cela parut si plaisant qu'il en rit de tout 
cœur. Comme les autres paraît sec, et puis tout d'uh 
coup : Adieu, les autres! » 

Mais la gaité n'était plus qu'un rare rayon de 
soleil chez M me de Grignan. La philosophie et les 
affaires l'occupaient tout entière. Elle philosophait 
sur la vie, et avait sur la jeunesse et l'âge mûr de 
ces pensées fortes et saisissantes qui rappellent 
quelque peu une célèbre page de Bossuet : « Vous 
dites des merveilles en parlant de la fierté et de la 
confiance de la jeunesse; il est vrai qu'on ne relève 
que de Dieu et de son épée; on ne trouve rien 
d'impossible; tout cède, tout fléchit, tout est aisé... 
Mais, comme vous dites, il vient un temps où il 
faut changer de style; on trouve qu'on a besoin de 
tout le monde; on a un procès, il faut solliciter, il 
faut se familiariser, il faut vivre avec les vivants. » 
La philosophie pratique ne l'occupait pas tout 
entière : il lui restait du temps pour la métaphy- 
sique. Elle écrivait à M lle Descartes une lettre toute 
philosophique que son frère et sa mère admiraient 
à l'envi. Voici ce que le marquis lui écrivait : 



DE MADAME DE GR1GNAN 1 1 3 

« J'aimerais mieux avoir fait votre lettre à M lle Des- 
cartes, je ne dis pas qu'un poème épique, mais que 
la moitié des oeuvres de son oncle. Jamais Rohault,. 
que vous citez, n'a parlé si clairement. » M rae de 
Sévigné joignait ses éloges à ceux de son fils : 
« Mon fils est ravi de votre lettre; savez-vous bien 
que je me mêle de l'admirer aussi ? Je l'entends et 
je vous assure que je l'entends, et que je ne crois 
pas qu'on puisse mieux dire sur ce terrible sujet. » 
Quel était donc ce sujet? Sans doute il était ques- 
tion de l'eucharistie et de l'explication que donnait 
Descartes de ce mystère. C'était un des points sur 
lesquels la nouvelle philosophie soulevait bien des 
scrupules. Les scolastiques croyaient pouvoir, sur 
ce point, maintenir contre Descartes la doctrine 
aristotélique. M me de Sévigné disait avec un grand 
bon sens : « Mais ne faut-il point de miracle pour 
expliquer ce mystère selon la philosophie d'Aris- 
tote? S'il en faut un, il en faut un aussi à M. Des- 
cartes; et il y a plus de sens à ce qu'il dit jusqu'à 
ce qu'il en vienne à cet endroit qui finit tout. » 

M me de Grignan avait craint un moment pour 
son mari que les profits du gouvernement d'Avi- 
gnon ne lui fussent enlevés ; mais, après une inter- 
ruption de quelques années, on avait recommencé 
à en jouir. M me de Grignan y passait donc quelque 
temps en grande pompe, et ses lettres reflétaient 
sa joie orgueilleuse : « Quelle différence, ma chère 

15 



114 LES LETTRES 

comtesse, de la vie que vous faites à Avignon, 
toute à la grande, toute brillante, toute dissipée, avec 
celle que nous faisons ici » (aux Rochers), « toute 
médiocre, toute simple, toute solitaire!... Je com- 
prends que, Dieu vous ayant donné cette place... 
il n'y aurait pas de raison ni de sincérité à trouver 
que c'est la plus ridicule et la plus désagréable 
chose du monde. » — « J'aime passionnément vos 
lettres d'Avignon, je les lis et relis, elles réjouissent 
mon imagination et le silence de nos bois. Il me 
semble que j'y suis ; je prends part à votre 
triomphe; je cause, j'entretiens votre compagnie, 
que je trouve d'un mérite et d'une noblesse que 
j'honore; je jouis enfin de votre bon soleil, des 
rivages charmants de votre beau Rhône, de la dou- 
ceur de votre air; mais je ne joue point à la 
bassette parce que je la crains. » Venait ensuite un 
récit de procession dont voici l'écho : « Ah! la 
belle procession! qu'elle est sainte! qu'elle est 
noble ! qu'elle est mag nifique ! que les démonstra- 
tions sont convenables ! que tout l'extérieur y est 
bien mesuré en comparaison de vos profanations 
d'Aix avec ce Prince d'Amour et ces chevaux 
frust(i). — Quelle différence ! et que je comprends 
la beauté de cette marche mêlée d'une musique et 



(i) Choraux de carton. 



DE MADAME DE GRIGNAN I I 5 

d'un bruit militaire! Ces parfums jetés si à propos, 
cette manière de vous saluer si belle et si respec- 
tueuse, la bonne mine de M. de Grignan, enfin 
tout me touche et me plaît dans cette cérémonie. » 

M me de Grignan, en racontant toutes ces gloires, 
ne voulait point cependant paraître trop enivrée et 
trop en contradiction avec sa philosophie habituelle, 
et elle risquait une maxime quelque peu douteuse 
en disant que « l'ostentation des personnes mo- 
destes n'offense point l'orgueil des autres ». Une 
seule chose fâchait M me de Sévigné dans ces gran- 
deurs d'apparat, c'était l'obligation officielle de 
communier souvent, que, par politique, M me de 
Grignan acceptait courageusement, mais que la 
dévotion vraiment chrétienne de sa mère, élevée 
par Arnauld et Port-Royal, ne pouvait admettre : 
« J'avoue, ma chère enfant, qu'au milieu de tout 
ce grand bruit, la communion m'a surprise ; il y a 
si peu que Pentecôte est passé! Il faut croire que 
la place que vous tenez demande ces démonstra- 
tions... Enfin, ma belle, vous savez mieux que 
personne votre religion et vos devoirs : c'est une 
grande science. » 

De retour à Grignan, on y avait reçu la visite du 
duc de Chaulnes, nommé ambassadeur auprès du 
saint-père. Il était passé par Grignan en se rendant 
à Rome. On le reçut avec toute la splendeur du 
lieu : « Parlons du récit de la visite du bon duc de 



I \6 LES LETTRES 

Chaulnes, de la réception toute magnifique, toute 
pleine d'amitié que vous lui avez faite, un grand 
air de maison, une bonne chère, deux tables, 
comme dans sa Bretagne, servies à une grande 
compagnie sans que la bise s'en soit mêlée... Je 
vois tout cela avec un plaisir que je ne puis vous 
représenter. Je souhaitais qu'on vous vît dans votre 
gloire, ou au moins votre gloire de campagne, et 
qu'il mangeât chez vous autre chose que notre pou- 
larde et notre omelette au lard... Je trouve fort 
galant et fort enchanté ce dîner que vous avez fait 
trouver avec la baguette de Flame » (le maître d'hô- 
tel) « à cette Arche de Noé que vous dépeignez si 
plaisamment. » Mais ce convive si magnifiquement 
traité ne se montra pas très aimable : a Vous 
m'étonnez... Je vous assure que, pendant notre 
voyage, il était d'aussi bonne compagnie qu'il est 
possible; je ne le connais plus au portrait que vous 
faites... » 

C'est peut-être pour cette raison que M me de 
Grignan, toujours plus rancunière que sa mère, 
eut beaucoup plus de peine à pardonner au 
duc de Chaulnes sa conduite dans l'affaire de la 
candidature de son frère à la députation de Bre- 
tagne. On avait compté sur lui pour pousser le 
marquis à la cour; mais, dans l'intervalle, il avait été 
nommé ambassadeur, avait eu mille affaires en tête ; 
bref, il n'avait rien fait. M œe de Sévigné est obligée 



DE MADAME DE GRIGNAN 117 

de le défendre contre sa fille, et elle le fait avec un 
sentiment d'équité qui lui fait grand honneur : 
« Eh bien ! soyez donc en colère contre M. de 
Chaulnes... Je fais M. de Grignan juge de ce que je 
dis, et 'je ne reçois le jugement tumultueux qui me 
paraît dans votre lettre que comme un effet de 
votre amitié. » La comtesse croyait que ce pardon 
était quelque chose de contraint, et que sa mère 
cachait son mécontentement sous la générosité. 
Mais M me de Sévigné se montre piquée de cette 
interprétation : « Je crois que vous vous souvien- 
drez que l'ingratitude est ma bête d'aversion. Vous 
avez oublié tout cela, puisque vous avez cru voir 
quelque chose de forcé dans ce que je vous disais : 
je le sentis, mais sauvez-moi du moins de la pensée 
que j'aie voulu me parer de cette générosité de 
province. » 

Entre autres talents, la comtesse de Grignan 
paraît avoir le don de peindre les personnes, d'en 
faire ressortir les ridicules. Les portraits devaient 
être vivants si l'on en juge par les reflets que nous 
en trouvons dans les lettres. Il s'agit d'un pédant, 
par exemple, qui a rappelé à M me de Sévigné la 
comédie de Molière : « Vous me représentez fort 
plaisamment votre savantas; il me fait souvenir du 
docteur de la comédie, qui veut toujours parler... 
Vous parlez de peinture : celle que vous faites de 
cet homme, pris et possédé de son savoir, qui ne 



Il8 LES LETTRES 

se donne pas le temps de respirer, ni aux autres, et 
qui veut rentrer à toute force dans la conversation, 
ma chère enfant, cela est du Titien. » Dans une 
autre lettre, il s'agit d'une folle entichée de sa 
naissance, peinte sur le vif et qui réveille encore 
un souvenir de Molière : « Je veux vous dire que 
votre dernière lettre est d'une gaîté, d'une vivacité, 
d'un currente calamo qui me charme... Bon Dieu! 
avec quelle rapidité vous nous dépeignez cette 
femme!... C'est moi qui vous remercie d'avoir 
pris la peine de tout quitter pour venir impétueuse- 
ment me redonner cette personne. Le plaisant 
caractère! toute pleine de sa bonne maison, qu'elle 
prend depuis le déluge et dont on voit qu'elle est 
uniquement occupée; M. de Sotenville en. grand 
volume; tous ses parents, guelfes ou gibelins, 
amis ou ennemis, dont vous faites une page la plus 
plaisante du monde; ses rêveries d'appeler le mar- 
quis de Noailles ses ennemis; elle croit parler des 
Allemands, et toutes les couronnes dont elle s'en- 
toure et s'enveloppe, ses étonnements en voyant 
votre teint naturel : elle vous trouve bien négligée 
de laisser voir la couleur des petites veines et de la 
chair qui le composent et elle trouve bien plus 
aimable son visage habillé, et vous trouve, comme 
vous dites, fort négligée et toute déshabillée, parce 
que vous montrez le visage que Dieu vous a 
donné. » 



DE MADAME DE GRIGNAN 119 

Dans cette même lettre, qui devait être si amu- 
sante, M me de Grignan racontait aussi un voyage 
qu'elle avait fait en Languedoc : « Vous avez 
vu M. de Baville, la terreur du Languedoc, vous 
y avez vu aussi M. de Broglio. » On s'intéresse 
à ces rencontres de noms; et l'on aime à se re- 
présenter la fille de M me de Sévigné conversant 
avec l'arrière-grand-pére du gendre de M me de 
Staël. Un autre récit piquant de la même lettre 
était celui d'un songe de M me de Grignan, dans 
lequel elle avait deviné, sans les avoir vus, les 
changements que son frère avait faits à sa propriété 
des Rochers : « J'ai été surprise de votre songe; 
vous le croyez un mensonge parce que vous avez 
vu qu'il n'y avait pas un seul arbre devant cette 
porte; cela vous fait rire, il n'y a rien de si vrai; 
votre frère les fit tous couper» (les arbres), «je dis 
tous, il y a deux ans; il se pique de belle vue tout 
comme vous l'avez songé. » 

Parmi les événements peu agréables de la vie de 
M me de Grignan, il fallait compter au premier rang 
les créanciers. Une marchande arrivait exprés de 
Paris à Grignan pour réclamer son argent. Il a dû 
se passer là une scène digne de Molière, et qui eût 
pu servir de pendant à celle de M. Dimanche. 
M me de Sévigné nous la reproduit d'après la lettre 
de sa fille : « Disons un mot de M me Reynié. Quelle 
furie! Ne crûtes-vous point qu'elle était morte, et 



120 LES LETTRES 

que son esprit et toutes ses paroles vous revenaient 
persécuter comme quand elle était en vie? Pour 
moi, j'aurais eu une frayeur extrême, et j'aurais 
fait le signe de la croix ; mais je crains qu'il ne faille 
autre chose pour la chasser. Comment fait-on cent 
cinquante lieues pour demander de l'argent à 
quelqu'un qui meurt d'envie d'en donner et qui en 
envoie quand elle peut?... Vous faites bien cepen- 
dant de ne pas la maltraiter, vous êtes toute raison- 
nable ! mais comment vous serez-vous tirée de ses 
pattes, et des inondations de paroles, où on se 
trouve noyée, abîmée ? » Dans une des lettres sui- 
vantes, M me de Grignan continuait et contait 
l'histoire de M me Reynié de la manière la plus plai- 
sante. Il fallait bien rire des créanciers puisqu'on ne 
pouvait échapper à leurs griffes : « La plaisante 
chose de quitter ainsi Paris, son mari, toutes ses 
affections, pour s'en aller trois ou quatre mois 
courir tout partout dans la Provence, demander de 
l'argent, n'en point recevoir, se fatiguer, s'en 
retourner, faire de la dépense et de plus gagner un 
rhumatisme ! Car figurez-vous qu'elle a des douleurs 
tout partout; et tellement qu'à la fin vous en êtes 
défaite. » 

Revenons aux lectures de M me de Grignan, dont 
il n'a pas été depuis longtemps question entre les 
deux dames. Une petite controverse s'engage entre 
elles à propos des Provinciales. M me de Grignan 



DE MADAME DE GRIGNAN 121 

n'avait pas pour ce livre la même admiration que 
sa mère et son frère. Elle disait que « c'était tou- 
jours la même chose ». Sa mère relève ce jugement 
dédaigneux : « Je suis assurée que vous ne les avez 
jamais lues qu'en courant, grappillant les endroits 
plaisants; mais ce n'est point cela quand on les lit 
à loisir. » La vérité est que M me de Grignan, malgré 
son esprit fort et pénétrant, n'aimait pas la lecture : 
elle parcourait, elle commentait, elle grappillait, 
elle ne finissait point : « Que je vous plains de 
n'aimer point à lire ! Car je vous avertis, ma chère, 
que vous n'aimez point à lire, et que votre fils tient 
cela de vous. » M me de Grignan fut un peu piquée 
que sa mère lui eût reproché de n'avoir point lu 
les Provinciales et, par représailles, elle lui reproche 
de n'avoir pas lu les Imaginaires, comme si c'était 
la même chose ! « Raccommodons-nous, » lui répond 
M me de Sévigné; « il me semble que nous sommes 
un peu brouillées. J'ai dit que vous aviez lu super- 
ficiellement les Petites Lettres; je m'en répens; elles 
sont belles et trop dignes de vous pour que vous 
ne les ayez pas toutes lues avec application. Vous 
m'offensez aussi en croyant que je n'ai point lu 
les Imaginaires; c'est moi qui vous les prêtai... 
Sur ces offenses mutuelles, nous pouvons nous 
embrasser. » 

M me de Sévigné a souvent loué sa fille de son 
talent de narratrice. Voici le résumé d'un de ces 

16 



122 LES LETTRES 

récits, qui émeut encore dans son abréviation, soit 
par la couleur que l'écrivain y ajoute, soit par l'im- 
pression qui reste du récit primitif : « J'ai beau- 
coup à répondre sur l'histoire tragique et surpre- 
nante du pauvre Lantier... Toutes les circonstances 
de cette mort conduisent à un étonnement particu- 
lier : ces périls renaissans où il était exposé, ce 
dernier siège de Mayence, où il était entré si 
romanesquement, le bonheur d'en être échappé, 
cette force de tempérament, cette conversation où 
il se moque de celle du doyen, ce rendez-vous que 
M. de Noailles lui avait donné et où il manque par 
le trait de la main de Dieu qui le frappe dans la rue 
entre les bras de ses deux frères dont il était aimé, 
au milieu de la joie qu'ils avaient de le revoir, 
toutes ces circonstances si touchantes et si marquées 
qu'encore que ce ne soit pas la première mort 
subite dont on ait entendu parler, on croit n'en 
avoir jamais entendu une si surprenante. » La pein- 
ture des funérailles et de l'étrange circonstance qui. 
s'y fit voir n'est pas moins vive, ni moins frappante : 
« Les grosses larmes sont tombées de mes yeux en 
me représentant le spectacle de ce pauvre doyen 
pénétré de douleur, le cœur saisi, disant la messe 
pour ce frère que voilà dans l'église, tout vif 
encore, mais tout mort dans ce cercueil, qui saigne 
de tout côté. Ah! mon Dieu! quelle idée! Le sang 
coule-t-il d'un corps mort? Oui, puisque vous le 



DE MADAME DE GRIGNAN 123 

dites. Voilà donc ce sang qui ne demande pas 
justice, mais une grande miséricorde. » Puis, 
passant du sévère au plaisant, M me de Sévigné 
demandait à sa fille de la part d'un ami, M. de 
Guébriac, une consultation sur les cours d'amour. 
M me de Grignan renvoyait la réponse avec légendes 
à l'appui, due au prieur de Saint-Jean, très fort sur 
ces matières. « J'aurais perdu, si cette lettre eût été 
égarée, la plus belle instruction du monde sur cette 
cour d'amour, dont mon nouvel ami eût été au 
désespoir. Sa curiosité sera pleinement satisfaite. 
Ah ! que cet Adhémar est joli ! mais aussi qu'il est 
aimé ! Sa maîtresse devait être bien affligée de le 
voir expirer en baisant sa main : je doute, comme 
vous, qu'elle se soit faite monge (moine); je trouve 
toute cette relation fort jolie : c'est un petit morceau 
de l'ancienne galanterie, (i) » 

L'ami Corbinelli, le maître de M me de Grignan, 
était passé de la philosophie à la dévotion. De car- 
tésien il était devenu mystique et quasi-quiétiste. 
M me de Grignan en plaisantait et l'appelait « le mys- 
tique du diable ». C'était une allusion aux abus du 
molinosisme et du faux mysticisme. Le marquis de 
Sévigné prenait en riant cette petite méchanceté ; 



(1) Cette anecdote est le sujet d'un roman de M lle de 
Tencin : Le comte de Comminges. 



124 LES LETTRES 

mais M me de Sévigné n'entendait pas raillerie sur ce 
point : « Comment! mystique du diable, un 
homme qui ne songe qu'à détruire son empire, qui 
ne compte pour rien son chien de corps, qui souffre 
la pauvreté chrétiennement (vous direz philosophique- 
ment j! Il y a dans ces mots un air de plaisanterie 
qui fait rire d'abord et qui pourrait surprendre des 
simples. Mais je résiste, comme vous voyez, et je 
soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de 
ma grand'mére et du bienheureux J. de la Croix. » 
Mais M me de Grignan ne se rendait pas ; elle com- 
parait les mystiques aux faux-monnayeurs ; et sa 
mère cédait devant cette spirituelle comparaison : 
« Je trouve trop plaisant la comparaison que vous 
faites des mystiques avec les faux-monnayeurs ; les 
uns, à force de s'alambiquer l'esprit, font des héré- 
sies; les autres font de la fausse monnaie à force de 
souffler. » 

Le peu de goût de M me de Grignan pour les 
Provinciales pouvait bien avoir pour cause la poli- 
tique : car elle était politique en tout, même avec 
sa mère. Ainsi, elle n'aimait pas les jésuites ; mais 
sa position lui faisait une nécessité de la réserve sur 
cette matière, si délicate alors. Aussi, même par 
lettres, elle ne se livrait pas sur ce point. M rae de 
Sévigné s'en piquait et se montrait un peu agacée 
de cette conduite. On connaît la charmante anec- 
dote sur la dispute de Boileau et d'un père jésuite 



DE MADAME DE GRIGNAN 1 25 

chez M. de Lamoignon. Ce récit est un des chefs- 
d'œuvre de M me de Sévigné, et elle espérait amuser 
beaucoup sa fille avec cette anecdote. Mais celle-ci 
ne rit que du bout des lèvres, ce qui lui attira la 
petite semonce suivante : « Vous me donnez envie 
de vous conter des folies, tant vous entrez bien 
dans celles que je vous mande; mais vous riez trop 
timidement du distinguo; qu'avez-vous à craindre ? 
N'ont-ils pas » (vos beaux-fréres) « assez de bénéfices ? 
J'entends votre réponse : le crédit des autres » (les 
jésuites) « va sur tout. Eh bien, je le veux ; mais faites 
au moins comme le père Gaillard, ou chez notre 
voisin, où le récit fut trouvé plaisant au dernier 
point. » 

On sait à quei point M me de Grignan admirait les 
ettres de sa mère. Celle-ci pressentait bien qu'on 
les ferait imprimer un jour : « Vous tenez telle- 
ment mes lettres au-dessus de leur mérite que, si 
je n'étais fort assurée que vous ne les refeuilletterez 
ni ne les relirez jamais, je craindrais tout d'un coup 
de me voir imprimée parla trahison de nos amis. » 
M me de Grignan avait dit à sa mère que ses lettres 
égalaient Voiture et Nicole. Elle est toute confuse 
de cette louange : « Voiture et Nicole ! Bon Dieu, 
quels noms! Eh! qu'est-ce que vous me dites, ma 
chère enfant? » C'était alors un grand éloge, qui, 
aujourd'hui, nous paraît bien mince. Sans doute, 
M me de Sévigné est pour nous un bien autre écri- 



126 LES LETTRES 

vain que Voiture et Nicole ; mais, si l'on se reporte 
au point de vue des admirations de ce temps-là, 
c'était, en effet, un très haut hommage. Ce que 
M me de Grignan voulait dire en réunissant ces deux 
noms, alors si illustres, c'est que les lettres de sa 
mère brillaient à la fois par l'agrément et la solidité, 
Voiture étant alors pris pour le modèle de l'agré- 
ment et de la grâce, et Nicole pour un modèle de 
raison et de philosophie. Ce qui est vrai, c'est que 
M me de Sévigné a, de plus que Voiture, le naturel 
et la vérité, et une imagination bien plus fleurie et 
bien plus originale, et qu'elle a, de plus que Nicole, 
la profondeur et l'imprévu. Si l'on voulait reprendre 
la pensée de M me de Grignan, en choisissant des 
noms plus dignes d'elle, on dirait qu'il y a en elle 
du La Fontaine et du Bossuet. 

M me de Grignan s'était amusée à raconter à sa 
mère, sous forme de roman, tout ce qui se passait 
dans son château, mais elle était restée en route et 
n'avait pas fini son histoire. M me de Sévigné la re- 
lance et la presse sur ce sujet : « Mais, ma belle, 
par votre foi, pensez-vous qu'il n'y ait qu'à nous 
donner un premier tome du Roman de la Princesse, 
de l'Infante, du Premier Ministre, aussi joli que 
celui que nous avons vu, et puis de nous planter 
là? Je ne le souffrirai point. Je veux absolument 
savoir ce qu'est devenue cette bonne et juste réso- 
lution de la princesse; j'ai bien peur qu elle ne se 



DE MADAME DE GRIGNAN I27 

soit évanouie par la nécessité des affaires, par le 
besoin qu'on a du ministre, par le voyage précipité, 
par l'impossibilité de ramasser les feuilles de la 
sybille, follement et témérairement jetées en l'air 
pendant dix ans... Il faut une suite à cette histoire. 
Il faut que je sache aussi le succès du voyage de 
M. Prat auprès de l'amant forcené de la princesse 
Truelle. Je voudrais bien savoir qui étaient ces con- 
fidents du premier ministre et de la favorite qui rece- 
vaient les courriers. » Il est assez facile de rétablir 
les noms de cette histoire. La princesse, c'est 
M me de Grignan ; l'infante, c'est Pauline ; le premier 
ministre, c'est l'intendant (Anfossi); la favorite, 
c'est Montgobert, et l'amant de la princesse Truelle, 
c'est le chevalier de Grignan, qui aimait tant à 
bâtir. On ne voit point que M me de Grignan ait 
donné suite à cette fantaisie. 



III 



Il nous reste, pour compléter cette étude, à con- 
sulter les Lettres inédites (i) publiées, il y a quelques 



(1) Ces lettres, sans faire partie de la collection des 



128 LES LETTRES 

années, par M. Capmas. Ces lettres ont été une 
surprise charmante pour les amis de M me de Sévigné. 
Un aussi grand nombre de fragments inconnus et 
considérables, des lettres entières, et, parmi elles, la 
dernière de toutes; enfin, une infinité de leçons 
nouvelles éclaircissant des passages obscurs ou in- 
compréhensibles, c'est là une trouvaille dont on ne 
saurait trop apprécier le prix. Les dédaigneux diront 
que nous avions bien assez de lettres comme cela, 
et qu'une ou deux de plus ne sont pas une affaire. 
Mais M me de Sévigné, pour ceux qui la goûtent, 
n'est pas seulement un auteur, c'est une amie; on 
n'en a jamais assez, jamais trop. Représentez-vous 
une personne distinguée que vous avez aimée, dont 
la conversation vous amusait et vous réjouissait, et 
que vous avez perdue; imaginez que, par un pro- 
dige, elle vous soit rendue pendant quelque temps, 
que vous puissiez jouir encore auprès d'elle de 
quelques fragments de conversation, de quelque 
rayon de son esprit, du son de sa voix, que ne 
donneriez -vous pas pour une telle fortune! Telle 
est l'impression produite par cette publication inat- 
tendue. Plus tard, lorsqu'elle aura été incorporée à 



Grands Écrivains (Hachette), ont été cependant imprimées 
dans le même but, à la suite des 14 volumes de M me de 
Sévigné de cette collection. 



DE MADAME DE GRIGNAN T29 

la Correspondance générale, cette impression s'éva- 
nouira; mais on aura alors l'avantage d'un texte 
plus complet et plus exact. En attendant, c'est un 
supplément où nous puisons à notre tour pour 
enrichir notre travail. 

Nous remontons donc à l'année 1672, très peu 
après le départ de M me de Grignan pour la Pro- 
vence. Nous voyons qu'elle craignait un peu l'indis- 
crétion de sa mère et lui recommandait le secret sur 
tout ce qu'elle lui dirait dans ses lettres : « Ce que 
vous me mandez sur le secret est si précisément ce 
que j'ai toujours senti pour vous, que je n'aurais 
qu'à vous dire les mêmes paroles. Ne craignez ja- 
mais que l'amitié, au lieu de la haine, m'empêche 
de garder ce que vous me diriez. » Parmi ces affaires 
dont M me de Grignan parlait en toute confiance, on 
sait que l'une des premières fut la querelle avec 
l'évêque de Marseille. Elle ne tarissait pas sur ce 
personnage : « Ce que vous me dites sur ce qui le 
fait parler selon ses désirs et selon ses desseins, sans 
faire aucune attention ni sur la vérité, ni sur la vrai- 
semblance, est très bien observé. » L'année sui- 
vante (1674), il est question d'un voyage de M me de 
Grignan à Paris; mais celle-ci craignait de gêner sa 
mère (et peut-être aussi de se gêner elle-même) en 
s'établissant chez elle, en lui prenant ses chambres. 
C'est ce qu'elle lui écrivait et ce qui lui attirait la 
riposte suivante : « Ma bonne, je suis en colère 

17 



I30 LES LETTRES 

contre vous. Comment avez-vous la cruauté de me 
dire, connaissant mon cœur comme vous faites, que 
vous m'incommoderez chez moi, que vous me 
prendrez mes chambres, que vous me romprez la 
tête. Allez, vous devriez être honteuse! » Déjà 
commençaient, à cette époque, les embarras d'ar- 
gent, les inquiétudes de M mc de Sévigné à ce sujet 
et son admiration pour l'habileté et la fermeté de 
sa fille dans ces embarras : « Le bien bon approuve 
tout ce que vous avez résolu pour contenter ce 
diable de Jabac. Que peut-on faire dans ces ridicules 
occasions? Nous vous admirons de payer si bien 
vos intérêts et de vivre comme vous faites. » 

Pendant son séjour à Paris, la comtesse avait été 
en froid avec M mc de Coulanges, qu'elle trouvait 
médisante; il est probable qu'elle avait écrit que 
M me de Coulanges et elle s'étaient coupé la gorge 
ensemble, car celle-ci répond : « Vous me parliez 
l'autre jour de gorge coupée, elle ne l'a été qu'au- 
tant que vous l'avez voulu, et même je vous assure 
qu'il a été question, depuis quelque temps, de parler 
de vous. Elle fit au-delà de tout ce qu'on peut 
souhaiter de bon et d'à-propos, et si naturelle, que 
nulle de vos amies ne pourrait mieux faire. » 

M me de Sévigné pliait devant le caractère plus fort 
et plus énergique de sa fille. Elle désirait la faire 
rester à Paris ; mais elle craignait de lui parler en 
face; elle lui écrivait (pendant que celle-ci était à 



DE MADAME DE GRIGNAN' I3I 

Livry) ce qu'elle n'osait lui dire : « Mes lettres 
sont plus heureuses que mes paroles. Je m'explique 
mal de bouche quand mon cœur est si touché... 
Je crains vos éclats; je ne puis les soutenir... Je 
suis muette et saisie. » Cette fois, M rae de Sévigné 
l'emporta, et elle garda sa fille un an de plus. De 
retour à Grignan, les détails familiers de la vie rem- 
plissent de nouveau les lettres. Ce sont des chemises 
qu'on a commandées à Paris et qui ne viennent pas, 
c'est un cuisinier que l'on demande et dont on n'a 
plus besoin aussitôt qu'il est en route, ce sont des 
visites inattendues qu'il faut recevoir sans être pré- 
parée : « On ne peut être plus étonnée que je ne le 
suis de vous voir avec M. et M me de Mesme. J'ai 
cru que vous vous trompiez et que c'était à Livry 
que vous alliez les recevoir. Auront-ils trouvé votre 
château d'assez grand air? Vous m'étonnez de votre 
souper sans cuisinier et de votre musique sans 
musicien. » M me de Grignan avait un maître d'hôtel 
honnête, mais dépensier, et elle disait « qu'elle 
aimerait mieux une infidélité pleine d'économie 
qu'une sotte fidélité ». 

M me de Grignan s'impatientait des incohérences 
que la distance des lieux et du temps amenait dans 
les conversations par lettres; M me de Sévigné, au 
contraire, voulait qu'on en prît son parti; autre- 
ment, on n'aurait rien à se dire, et la correspon- 
dance serait impossible. Là comme ailleurs se mani- 



132 LES LETTRES 

feste la contradiction des deux humeurs : M rae de 
Grignan, positive et exacte, s'ennuie des questions 
qui ne servent à rien, des réponses qui ont perdu 
leur à-propos; sa mère, vivant plus par l'imagi- 
nation, s'abandonne au plaisir de causer, sans se 
soucier ni de l'à-propos, ni de l'événement : « Il 
ne faut point s'embarrasser du contre-temps de nos 
réponses... C'est un chagrin qui est attaché à celui 
de l'éloignement ; il faut s'y soumettre. » L'un de 
ces contre-temps était la maladie : c'est ce qui arri- 
vait à ce moment môme au jeune marquis de Gri- 
gnan : « Vous pouvez penser, ma bonne, quelle 
nouvelle pour moi que de vous savoir à Saint- 
Andéol avec votre petit garçon malade, une grosse 
fièvre et tous les signes de la petite vérole ou de la 
rougeole. C'est une chose terrible que l'éloigne- 
ment : je reçois votre lettre ; il y a huit jours qu'elle 
est écrite, de sorte que tout est changé de face; 
tout est bien ou mal. C'est comme le tonnerre : 
quand nous entendons le bruit, le coup est donné. » 
M me de Grignan avait écrit à sa mère qu'elle 
voudrait être oiseau pour aller aux Rochers : « Vous 
me parlez de voler un peu dans les airs, comme un 
oiseau; la jolie chose! Je suis persuadée que M. de 
Grignan voudrait vous permettre de passer quelques 
semaines aux Rochers. Je n'oserais vous présenter 
une pareille vision, de la taille dont je suis. » Une 
autre vision non moins plaisante est celle dont 



DE MADAME DE GRIGNAN 1 3 3 

s'avise M me de Grignan à propos de la naissance 
".'une fille chez le comte de Guitaut; celui-ci en 
avait déjà sept, et M me de Sévigné appelait celle-ci 
leur « centième fille. » On devine le genre de plai- 
santerie de M me de Grignan, à laquelle sa mère fait 
allusion dans la phrase suivante : « Votre vision de 
labassette est fort plaisante. Enfin ils joueront tous 
leurs biens sur cette même carte : ils sont piqués. 
Ne serait-il pas plus agréable et plus sage de quitter 
tout à fait le jeu ? Vous employez bien mieux votre 
temps à cultiver l'esprit de votre petit garçon. » 
M me de Grignan exerçait son fils à écrire des lettres, 
et elle y mettait une certaine méthode : « Il n'y a 
rien de si bon que ce que vous faites pour lui donner 
l'envie d'écrire; vous lui faites penser l'un après 
l'autre et le conduisez à faire une lettre qui lui est 
entièrement inutile quand elle est faite d'une autre 
façon. » Dans une autre lettre, M me de Grignan 
avait raconté une assez vilaine histoire. M me de Sé- 
vigné y fait allusion et la reproduit sans grande 
façon : « La vilaine bête ! Mais de quoi s'avise-t-elle 
de vous apporter son cœur sur ses lèvres et de venir 
de quinze lieues loin pour rendre tripes et boyaux 
en votre présence ? » 

Malgré la raideur de son caractère, M ma de Gri- 
gnan trouvait quelquefois des expressions touchantes, 
quoique un peu recherchées, pour rendre l'affection 
qu'elle a pour sa mère : « Vous dites que vous aimez. 



134 LES LETTRES 

votre cœur de voir la façon dont il m'aime; vrai- 
ment, c'est de cela principalement que je l'aime 
aussi. » Peut-être est-ce encore un mot de M me de 
Grignan que sa mère reprend lorsqu'elle lui écrit : 
« Je vous conjure de m'aimer toujours comme une 
fille n'a jamais aimé sa mère; car cela est vrai et je 
suis étonnée d'avoir été destinée au plaisir et au 
bonheur de jouir de ce prodige. » A propos de cet 
amour filial si rare, M me de Grignan avait eu à subir 
la sotte comparaison d'un certain abbé Charrier, 
qui s'était mis au même ton qu'elle en disant qu'il 
était pour son père ce qu'elle était pour sa mère. 
Ce rapprochement ridicule et prétentieux, soutenu 
du reste par un ton de province, avait dû agacer 
la grande dame et la fine Parisienne. Elle n'avait pu 
s'empêcher de le marquer. Sa mère nous résume sa 
lettre en ces termes : « Commençons, ma chère 
bonne, par l'abbé Charrier. Je l'ai trouvé tout comme 
vous, ridiculement et orgueilleusement sensible à 
une chose qui, quand vous l'auriez dite, il n'y a 
rien au monde de si naturel. Ces doubles, ces con- 
formités, ces surprises en entendant nommer ce qui 
vous tient le plus au cœur, et voir entrer un grand 
benêt aussi sot que son père, une M me de Grignan 
sauvage à simple tonsure, je vous avoue que je trou- 
verais tout cela insupportable si j'étais à votre place... 
et le ton de mon pauvre abbé est un peu d'une édu- 
cation de province. » 



DE MADAME DE GRIGNAN I 3 5 

M me de Grignan lisait saint Augustin, et cette lec- 
ture lui suggérait des réflexions philosophiques et 
religieuses : « J'aime tout ce que vous me dites de 
Dieu, de votre cœur, de saint Augustin. Je relirai 
ce livre à votre retour; je l'ai vu au courant. » Dans 
une autre lettre, M me de Grignan racontait la mal- 
heureuse aventure d'un nommé La Chau noyé dans 
le Rhône pendant que son frère est sauvé. Elle avait 
attribué ces rencontres à la Providence, comme le 
fait d'ordinaire M me de Sévigné, qui en était heu- 
reuse et l'en félicitait. Puis, on bâtissait à Grignan, 
et la comtesse en plaisantait : « Mon Dieu, que 
vous étiez plaisante l'autre jour en me parlant du 
bâtiment de l'archevêque et de ce vieux mur qui dit : 
Ma compagne fidèle tombe; tombons avec elle. » 
On était toujours accablé de charges; et M me de Sé- 
vigné admirait sa fille : « Votre rôle est héroïque et 
d'un cothurne qui passe mes forces. » M me de Gri- 
gnan modifiait la maxime de l'évangile en disant 
« qu'à chaque jour et à chaque heure suffit son mal 
(c'est ce que vous y ajoutez) ». Cependant on riait 
et on s'amusait, malgré tout. On faisait des bouts- 
rimés; et le marquis de Sévigné se mettait lui-même 
de la partie. Il en envoyait un des Rochers, dans 
lequel il avait souhaité à Pauline un prince qui 
l'épousât, comme avait fait Énée dans la caverne 
avec Didon. L'allusion parut sans doute trop légère, 
car M me de Grignan ne se montra pas charmée de 



136 LES LETTRES 

ce bout-rimé : « Mon fils est toujours fâché du mé- 
pris que vous avez fait de la caverne d'Hnée. » En 
même temps, on s'occupait de dévotion, et M me de 
Grignan s'amusait à changer ses prières pour y trou- 
ver plus de variété : « J'approuve fort que vous 
laissiez là vos vieilles oraisons qui ne sont plus à la 
mode. Il faut tâcher de trouver mieux. » La corres- 
pondance de M mc de Grignan finit par le récit d'un 
danger couru sur le Rhône en revenant de Paris à 
Grignan : « Mon Dieu! ma chère bonne, quelle 
pensée que celle de ce Rhône que vous combattez, 
qui vous gourmande, qui vous jette où il veut! Ces 
barques, ces cordages, ces chevaux qui vous abîment 
en un instant s'ils eussent fait un pas! Ah! mon 
Dieu ! tout cela fait mal. » C'était le dernier voyage 
de la comtesse ; et il nous rappelle les accidents du 
premier. La correspondance finit comme elle avait 
commencé. Quelques jours plus tard, M me de 
Sévigné annonçait à son tour son départ pour Gri- 
gnan, d'où elle ne devait pas revenir. M. Capmas a 
retrouvé cette lettre, la dernière que M me de Sévigné 
ait écrite, et par là si intéressante pour nous; mais 
elle ne contient rien de M me de Grignan. On vou- 
drait finir sur quelques pages d'elle. Mais ces dames, 
qui n'ont pas prévu notre curiosité, n'ont rien fait 
pour la satisfaire; et plus semblable à la vie qu'au 
roman, la correspondance coupe court et finit sans 
dénoûment. 



DE MADAME DE GRIGXAN I 3 7 

La restitution des lettres de M mc de Grignan, que 
nous avons essayée dans cette étude, nous permet 
de démêler avec clarté le caractère et l'esprit de cette 
remarquable personne; nous n'avons qu'à rassem- 
bler les traits épars dans les analyses précédentes. 
M me de Grignan, comme le disait sa mère, était une 
vraie grande dame; elle avait l'âme forte et fiére, et 
elle était possédée au plus haut degré de l'amour 
des grandeurs. Elle partagea toujours avec son mari 
le souci des affaires, et ressentit, aussi vivement et 
plus vivement que lui, les animosités dont il fut 
l'objet; elle ressentit aussi, profondément et sans se 
plaindre, l'oubli et l'indifférence de la cour, aspirant 
à se rapprocher du soleil sans y avoir jamais réussi. 
Ce goût de la grandeur ruina ses affaires. Elle rece- 
vait avec magnificence, tenait table ouverte; et 
quand elle se disait seule à Grignan, elle entretenait 
encore une centaine de personnes. Elle jouait par 
gloire et perdait toujours. Aussi passa-t-elle sa vie 
dans des embarras d'argent bien humiliants pour un 
cœur bien placé; toute dépensière qu'elle était, elle 
était en même temps bonne administratrice; elle 
savait tirer parti de ses propriétés. Grande par les 
dehors, elle l'était aussi par l'âme : c'était une per- 
sonne vraie, comme le disait sa mère; mais ce 
n'était pas une personne tendre. Elle eut le senti- 
ment vif et profond de l'amour extraordinaire que 
sa mère avait pour elle; elle souffrait profondément 

18 



I38 LES LETTRES 

de ne pouvoir y répondre. Cet amour l'accablait ; et 
sa propre sécheresse semblait grandir en proportion 
delà tendresse passionnée d'une mère idolâtre. Pui s 
elle avait des repentirs soudains et des bouffées de 
tendresse qui paraissaient venir du remords plus 
que du sentiment. Elle aima modérément ses enfants, 
et convenablement son mari, paraît avoir eu quelque 
amitié pour son frère, mais en général était peu vive 
pour tout ce qui dépendait de la sensibilité. Son 
esprit était haut et ferme; elle pensait plus qu'elle 
ne croyait. On ne saurait dire jusqu'où elle a poussé 
la liberté de l'esprit, mais elle n'était pas de celles 
qui croient avec simplicité. Elle ne se faisait point 
faute de mêler la politique et la dévotion; même 
avec sa mère, elle ne s'expliquait pas avec liberté 
sur les jésuites, et elle eût choqué Arnauld par ses 
fréquentes communions. Elle affectait d'être carté- 
sienne; et l'on doit supposer qu'elle s'y connaissait, 
puisque Corbinelli l'estimait très haut. Avec tous 
ces aspects si sévères, elle avait un fond de gaîté 
qui tenait de race et qui éclatait tout à coup en fusées 
légères et en saillies passablement salées; car le sel 
est le trait de son style que sa mère estime le plus. 
Ce style était ferme et précis, mais froid ; il avait du 
trait et de la profondeur, non sans quelque affecta- 
tion. Elle luttait quelquefois de misanthropie avec 
La Rochefoucauld, et de nos jours, elle eût grossi 
le camp de nos dames pessimistes. Tout cet ensemble 



DE MADAME DE GR1GNAN I39 

compose, à ce qu'il semble, une personne d'une 
vive originalité, et qui, sans inspirer la même sym- 
pathie que sa charmante mère, impose cependant 
une sorte d'admiration et de déférence pour un si 
rare mélange de qualités si dignes encore de la bril- 
lante famille des Chantai et des Rab'utin. Les parti- 
sans de l'atavisme et de l'hérédité auront fort à 
démêler dans cetta étonnante famille, où la grand'- 
mère était une sainte, le père un duelliste, la mère 
une adorable païenne et un écrivain de génie, la fille 
un philosophe et le fils un enfant charmant, et qui 
compte enfin parmi ses proches, Bussy, un libertin 
fanfaron, écrivain galant et l'un des bons juges de 
son temps en matière de goût. Qui expliquera com- 
ment tous ces traits divers et opposés, ces origina- 
lités si vives et si contraires, viennent d'une même 
souche, ou de deux seulement ? Il y a là hérédité de 
génie et d'esprit, cela n'est pas douteux; mais une 
telle hérédité, quand elle amène de telles différences, 
est encore une création. 



FIN 



IMPRIMA 

PAR 

CHARLES UNSINGER 

TYPOGRAPHE A PARIS 
Rue du Bac, 11° S3. 






i *_U 1 v 1303 



PQ Janet, Paul Alexandre René 

1799 Les lettres de Madame de 

G77J3 Grignan 



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